Lamentation de Martha Graham — 1930
Le corps entravé : quand l’enveloppe devient espace intérieur du mouvement
Créée en 1930 et interprétée à l’origine par Martha Graham elle-même, Lamentation constitue l’une des œuvres fondatrices de la danse moderne américaine. Solo radical pour une danseuse assise sur un banc, entièrement enveloppée dans un tube de tissu violet, la pièce rompt avec les codes du ballet classique comme avec l’expressivité lyrique d’Isadora Duncan.
Avec Lamentation, Graham invente un langage chorégraphique centré sur le torse, la respiration et la tension intérieure. Le mouvement ne cherche plus à séduire ni à illustrer une histoire précise. Il devient expression d’un état. La scénographie minimale et le costume contraignant transforment le corps en volume sculptural. La danse ne représente pas la douleur : elle en devient la matérialisation.
I. Une scénographie minimale : immobilité et concentration du regard
La scène est presque vide. Une lumière sobre éclaire une danseuse assise sur un simple banc. Aucun décor narratif, aucun déplacement dans l’espace scénique. Le corps ne traverse pas la scène : il demeure fixé en un point.
Ce choix radical concentre le regard du spectateur sur le haut du corps. L’absence de déplacement spatial oblige à observer les infimes variations du torse, des épaules, des bras. La danse évoque davantage une sculpture vivante qu’un enchaînement chorégraphique traditionnel.
La musique de Zoltán Kodály accompagne sans illustrer. Graham ne se soumet pas à la musique ; elle construit une tension autonome. Le mouvement semble parfois précéder ou résister à la structure musicale. La danse affirme ainsi son indépendance expressive.
II. Le costume comme contrainte et moteur du mouvement
Le dispositif central de Lamentation est le costume. La danseuse est enfermée dans un tube de jersey extensible qui enveloppe entièrement son corps, ne laissant apparaître que la tête, les mains et les pieds.
Cette enveloppe efface les contours anatomiques traditionnels. Le corps n’est plus défini par ses lignes naturelles mais par les déformations du tissu. Lorsque la danseuse tire, étire, tord la matière, le textile forme des diagonales, des angles, des volumes inattendus. La douleur devient visible à travers la tension du tissu.
Le costume contraint fortement le mouvement. Les jambes sont immobilisées, l’amplitude est réduite, l’équilibre doit être reconstruit en position assise. Cette restriction oblige la danseuse à développer un travail d’une extrême précision du torse.
C’est ici qu’intervient le principe fondamental de la technique Graham : la contraction et le release. La contraction, initiée par l’expiration, creuse l’abdomen et arrondit la colonne vertébrale. Le release, associé à l’inspiration, ouvre le torse vers l’extérieur. Dans Lamentation, ces actions respiratoires deviennent visibles à travers la matière tendue.
La scénographie ne se contente pas d’accompagner le mouvement. Elle le conditionne. Sans le tissu, le geste n’aurait pas la même intensité plastique ni la même charge expressive.
III. La transfiguration de la douleur : abstraction et universalité
Lamentation ne raconte pas l’histoire d’un deuil particulier. Graham ne nomme pas la cause de la souffrance. Elle propose une abstraction du chagrin.
La danseuse semble lutter contre une force invisible. Les torsions, les étirements latéraux, les inclinaisons diagonales traduisent un combat intérieur. Le corps se replie sur lui-même, puis se déploie dans un mouvement qui n’aboutit jamais à une véritable libération.
Le fait que la danseuse reste assise renforce l’idée d’impuissance. Pourtant, la tension intérieure est extrême. L’immobilité apparente contraste avec la violence contenue des contractions.
En effaçant les traits individuels du corps par le costume, Graham transforme la danseuse en figure universelle. Le spectateur ne voit plus une personne mais l’incarnation de la perte. Le corps devient espace symbolique.
Avec Lamentation, Martha Graham opère une révolution chorégraphique. La scénographie n’est plus décorative ni illustrative. Le costume agit comme une architecture contraignante qui transforme radicalement la qualité du mouvement.
Le geste naît de la restriction. La douleur n’est pas mimée mais structurée par la matière, la respiration et la tension du torse. La scénographie devient condition d’existence du mouvement.
Dans cette œuvre, le corps n’est plus un instrument libre évoluant dans l’espace : il est volume enfermé, sculpté par le tissu, révélant que la contrainte peut devenir source d’un langage chorégraphique inédit.
