Man Walking Down the Side of a Building, Trisha Brown — 1970
La scénographie comme déplacement radical de la gravité
Créée en 1970 à New York, Man Walking Down the Side of a Building s’inscrit dans la période post-modern dance américaine et dans le mouvement du Judson Dance Theater auquel Trisha Brown est associée. Cette œuvre n’est pas présentée sur une scène traditionnelle, mais sur la façade d’un immeuble. Un interprète, suspendu par un système de harnais et de cordes, descend la paroi verticale comme s’il marchait normalement sur un sol horizontal.
La scénographie n’est plus un décor illustratif : elle est l’architecture réelle. Le mur devient sol. Le bâtiment devient espace chorégraphique. Cette inversion bouleverse la perception du spectateur et transforme radicalement le mouvement.
I. L’architecture comme espace chorégraphique
Dans cette pièce, il n’y a ni décor peint ni cadre scénique frontal. Le lieu est la ville elle-même. La façade d’un immeuble sert de surface de déplacement. Le dispositif technique, invisible à distance, permet au danseur de rester en suspension tout en conservant une posture verticale.
Ce choix spatial rompt avec le théâtre à l’italienne. Le public ne regarde plus un plateau encadré, mais l’espace urbain. La façade, habituellement verticale et inaccessible, devient surface praticable. Le spectateur doit adapter son regard et reconsidérer les repères habituels de haut et de bas.
L’architecture n’illustre rien. Elle n’est pas décorative. Elle devient condition d’existence du mouvement.
II. La gravité comme contrainte physique
Le principe de la pièce repose sur un déplacement simple : marcher. Pourtant, cette marche est rendue étrange par la verticalité du support. Le corps est soumis à une tension permanente liée au harnais et au poids du corps.
La gravité n’est pas supprimée mais déplacée. Le danseur doit gérer l’équilibre différemment. Le contact du pied avec le mur remplace l’appui au sol. Les trajectoires deviennent horizontales sur un plan vertical.
Cette contrainte transforme la qualité du mouvement. La marche paraît lente, presque suspendue. Les gestes sont économes. Le corps semble défier les lois physiques tout en restant soumis à elles. La scénographie agit ici comme un dispositif qui reconfigure la relation du corps à l’espace.
III. Une transformation de la perception
Le spectateur perçoit une image inhabituelle : un corps évoluant latéralement sur un mur. L’effet produit n’est pas spectaculaire au sens traditionnel, mais conceptuel. La pièce interroge la norme du mouvement dansé et les conventions de présentation.
Trisha Brown s’inscrit dans une esthétique minimale et expérimentale. Le mouvement est quotidien, sans virtuosité apparente. Pourtant, la simple transposition spatiale suffit à créer une expérience perceptive nouvelle.
La scénographie modifie donc moins le vocabulaire que la perception du geste. Elle transforme l’évidence de la marche en phénomène étrange. Le mur devient partenaire silencieux du danseur.
Man Walking Down the Side of a Building illustre parfaitement l’idée que la scénographie peut devenir contrainte génératrice de mouvement. En déplaçant l’action sur une façade verticale, Trisha Brown transforme le rapport du corps à la gravité et à l’espace.
L’architecture n’est plus un cadre neutre. Elle est l’élément structurant de l’écriture chorégraphique. Le mouvement ne pourrait exister de la même manière sans ce dispositif. La scénographie devient ainsi condition physique, perceptive et conceptuelle de la danse.
