Roméo et Juliette — Angelin Preljocaj

Une scénographie contemporaine au service d’un univers politique

Créée en 1990 pour le Ballet de l’Opéra de Lyon puis intégrée au répertoire du Ballet Preljocaj en 1996, la version de Roméo et Juliette chorégraphiée par Angelin Preljocaj marque une relecture radicale de l’œuvre de Shakespeare. La pièce est conçue pour vingt-quatre interprètes sur la musique de Serge Prokofiev.

La scénographie est confiée au dessinateur et plasticien Enki Bilal, qui imagine une Vérone fictive, non pas médiévale mais située dans un univers totalitaire et délabré. Les costumes sont conçus par Enki Bilal et Igor Chapurin. Les lumières sont de Jacques Chatelet.

Preljocaj transpose le conflit entre les Montaigu et les Capulet en une lutte entre deux classes sociales opposées : une élite dirigeante autoritaire et une population marginalisée. La scénographie devient ainsi un outil central de contextualisation politique.


I. Les décors : une architecture du pouvoir

La scénographie conçue par Enki Bilal se caractérise par de hautes murailles bleutées, des structures massives et une architecture froide, presque industrielle. L’espace scénique évoque une ville sous surveillance, où la milice contrôle les corps et les déplacements.

Le décor n’est pas naturaliste mais symbolique. Il ne cherche pas à reconstituer une Vérone historique. Il installe un climat oppressant. Les murs monumentaux structurent le plateau et enferment les personnages dans un espace clos. La verticalité des structures renforce l’idée de domination et de contrôle.

Dans les scènes collectives, la milice occupe l’espace de manière frontale et compacte. Les alignements rigides des corps font écho à la rigidité architecturale du décor. L’espace devient un outil de hiérarchisation sociale.

La scénographie est ici illustrative au sens où elle situe clairement le contexte politique et social du drame. Elle ne contraint pas matériellement le mouvement mais elle oriente sa signification.


II. Les costumes et la construction des mondes opposés

Les costumes distinguent nettement les deux groupes.

Les miliciens et la famille de Juliette portent des costumes sombres, structurés, presque militaires. Les lignes sont droites, les silhouettes fermées, les couleurs froides dominent. Cette esthétique renforce l’idée d’un pouvoir autoritaire et rigide.

À l’inverse, les “homeless”, associés au clan de Roméo, apparaissent dans des vêtements plus souples, plus clairs ou plus usés. Leurs corps semblent plus libres, plus organiques. Les tissus accompagnent le mouvement plutôt que de le rigidifier.

La confrontation entre les deux mondes est lisible visuellement avant même d’être dansée. Le spectateur identifie immédiatement les appartenances sociales grâce à la scénographie et aux costumes.


III. Rapport musique, mouvement et espace

La musique de Serge Prokofiev, déjà porteuse d’une forte tension dramatique, soutient la lecture politique proposée par Preljocaj. Les rythmes martelés accompagnent les scènes de milice et renforcent l’impression de violence et d’autorité.

Dans les scènes d’amour, notamment le pas de deux entre Roméo et Juliette, l’écriture chorégraphique devient plus fluide et plus sensuelle. Les trajectoires sont circulaires, les portés plus amples. Cette transformation du mouvement contraste avec la rigidité des scènes collectives.

La scénographie n’entrave pas physiquement les danseurs mais elle structure la lecture du conflit. L’architecture froide accentue la fragilité des amants. Le décor devient un révélateur dramatique.