Ballet triadique de Oskar Schlemmer — 1922
Le corps géométrisé : quand le costume devient architecture du mouvement
Créé le 30 septembre 1922 au Festival de musique de chambre de Donaueschingen, le Ballet triadique (Triadisches Ballett) d’Oskar Schlemmer et Hannes Winkler, sur une musique de Paul Hindemith, constitue une œuvre fondamentale du Bauhaus et de la danse moderne. Interprété à l’origine par Edith Demharter, Ralph Smolik et Hannes Winkler, ce ballet est l’aboutissement de près de dix années de recherches sur le rapport entre corps, espace, forme et couleur.
Inscrit dans le contexte du Bauhaus fondé en 1919 par Walter Gropius à Weimar, le Ballet triadique s’inscrit dans une école fonctionnaliste directement inspirée du constructivisme. Il repose sur une épure du signe et une adéquation stricte entre forme et fonction. Schlemmer y développe une danse abstraite, mathématique, opposée au lyrisme expressionniste et à la tradition du ballet classique. Le corps n’y est plus vecteur d’émotion romantique, mais élément plastique intégré à une architecture scénique.
I. L’esthétique du Bauhaus : géométrie, abstraction et art total
Le Bauhaus prône l’unité entre tous les arts et la création d’un art universel adapté à l’ère industrielle. Architecture, peinture, sculpture, théâtre et design y sont pensés comme complémentaires. Schlemmer, d’abord maître des formes en sculpture puis responsable de l’atelier théâtre à partir de 1922, inscrit pleinement son travail dans cette logique pluridisciplinaire.
Le Ballet triadique repose sur le principe du chiffre trois. Trois parties structurent l’œuvre. Trois danseurs l’interprètent. Trois éléments fondamentaux y sont indissociables : la danse, la musique et le costume. Cette triade renvoie également aux formes géométriques élémentaires – cercle, carré, triangle – et aux couleurs primaires – jaune, rouge, bleu. Le chiffre trois permet, selon Schlemmer, de dépasser la dualité et d’atteindre une forme de collectif.
Influencé par l’abstraction géométrique et le constructivisme, Schlemmer conçoit la scène comme un espace organisé selon des lois mathématiques. Il imagine même des expérimentations où la danse serait inscrite sur des tapis marqués de lignes géométriques numérotées, anticipant la chorégraphie abstraite des années 1960. La danse devient ainsi une construction spatiale rigoureuse, comparable à une composition musicale.
II. Le costume comme contrainte et moteur du mouvement
Dans le Ballet triadique, Schlemmer procède de manière pragmatique. Il conçoit d’abord les personnages et leurs costumes, puis choisit la musique, et enfin élabore la danse correspondant à l’ensemble. Le costume n’est pas décoratif : il est structurant.
Les formes sphériques, cylindriques ou coniques, les volumes rigides, les matériaux comme le métal ou le fil de fer transforment radicalement le corps humain. Les masques et accessoires modifient la perception psychologique du danseur et du spectateur. Le corps est fermé, encapsulé, réduit à des formes pures.
Cette contrainte matérielle impose un certain type de mouvement. Les gestes naturels sont entravés. Les interprètes doivent reconstruire leur équilibre et adapter leur motricité. Les mouvements deviennent mécaniques, précis, presque marionnettiques. Schlemmer parle de « mécanique du corps ». Le danseur ne s’exprime plus librement ; il devient élément d’une composition formelle.
Il s’agit d’une véritable adéquation entre forme et fonction. La forme du costume détermine la fonction du mouvement. La scénographie agit comme architecture contraignante. Le corps devient volume mobile dans l’espace, au même titre qu’un objet de design.
III. Une métaphysique de l’équilibre et l’héritage moderne
Au-delà de la rigueur géométrique, le Ballet triadique propose une réflexion métaphysique sur l’équilibre des contraires. Schlemmer cherche une harmonie entre abstraction et pulsion affective, entre mécanique et humanité, entre individu et collectif.
Le choix du piano comme instrument unique participe de cette logique. Instrument mécanique selon Schlemmer, il accompagne la gestuelle de poupée des danseurs et renforce l’impression d’un univers réglé, presque automatique. L’ensemble évoque une encyclopédie scénique des conceptions du Bauhaus.
L’influence du Ballet triadique est considérable. On en retrouve des échos dans les recherches d’Alwin Nikolais sur la transformation du corps par le costume et la lumière, chez Bob Wilson dans la construction plastique du mouvement, ou encore chez Philippe Decouflé dans le rapport ludique aux formes. La danse américaine abstraite, de Merce Cunningham à Trisha Brown, s’inscrit également dans cette filiation, même indirectement.
Le Ballet triadique constitue une œuvre fondatrice de la modernité chorégraphique. En géométrisant le corps et en faisant du costume une architecture contraignante, Oskar Schlemmer transforme radicalement la fonction du danseur sur scène.
La scénographie ne sert plus à illustrer une narration : elle devient système constructif. Le mouvement naît de la contrainte formelle. À travers cette abstraction mathématique, Schlemmer propose une vision nouvelle de l’homme moderne, intégré à un monde mécanique mais capable d’y trouver un équilibre poétique.
