Celui qui tombe — Yoann Bourgeois (2014)

Une scénographie qui génère le mouvement : quand l’espace devient contrainte

Créée en 2014, Celui qui tombe est une pièce de Yoann Bourgeois, artiste issu du cirque contemporain et également formé à la danse. Dans cette œuvre pour six interprètes, il approfondit une recherche centrée sur la gravité, l’équilibre et le rapport du corps aux forces physiques. La pièce ne repose pas sur un récit narratif traditionnel mais sur un dispositif scénographique unique qui conditionne l’ensemble de l’action. La scénographie ne vient pas illustrer un univers : elle devient le principe moteur du mouvement et de la théâtralité. Cette œuvre permet ainsi d’interroger une scénographie qui ne soutient pas le mouvement mais le transforme structurellement.

I. La scénographie comme dispositif générateur de situations

La scénographie consiste en une grande plateforme carrée en bois, suspendue et mise en mouvement par différents mécanismes. Ce plancher peut s’incliner, osciller, basculer ou tourner. Il ne représente aucun lieu identifiable. Il n’y a ni décor figuratif ni contextualisation temporelle. Pourtant, cette surface peut évoquer un radeau, une plaque tectonique ou une planète en déséquilibre.

Ce dispositif agit comme un agrès. Il produit des contraintes physiques qui déterminent entièrement l’organisation spatiale des interprètes. Le décor n’est donc pas un cadre neutre. Il est actif. Il génère les situations scéniques. Les regroupements, les chutes, les tensions collectives apparaissent en réaction aux mouvements du plateau.

La scénographie n’illustre pas une histoire. Elle crée les conditions mêmes de l’action.

II. L’acteur-vecteur : un corps traversé par les forces

Yoann Bourgeois développe la notion d’« acteur-vecteur ». L’interprète n’est plus celui qui initie librement le mouvement. Il est traversé par des forces extérieures. La gravité, la force centrifuge et le déséquilibre deviennent les véritables moteurs du geste.

Les danseurs tentent de rester debout. Ils glissent, chutent, s’agrippent, se rattrapent. Le mouvement naît de la nécessité physique. Il ne s’agit pas d’un vocabulaire chorégraphique préexistant qui serait simplement exécuté sur un décor. Le dispositif transforme radicalement la qualité du mouvement.

La tension permanente, l’instabilité et l’effort façonnent le corps. La scénographie agit directement sur la dynamique, le rythme et la relation entre les interprètes. Elle modifie donc structurellement le mouvement.

III. Une théâtralité polysémique sans narration illustrative

Bien que la pièce ne raconte pas une histoire précise, elle produit des images fortes. Six individus tentent de maintenir un équilibre collectif sur une surface instable. Cette situation peut évoquer la fragilité d’une société, la précarité d’un monde en crise ou la condition humaine face à des forces qui la dépassent.

Les costumes sont contemporains et sobres. Ils ne situent pas l’action dans une époque donnée. La musique et l’amplification des craquements du bois participent à la dramaturgie en accentuant la tension du dispositif.

La scénographie ne sert donc pas à illustrer un univers narratif. Elle ouvre un champ métaphorique. Le sens n’est pas imposé. Il émerge de la confrontation entre le corps et la contrainte.

Dans Celui qui tombe, la scénographie ne soutient pas une narration illustrative. Elle constitue le principe même de la pièce. Le dispositif scénique agit comme une force active qui transforme le mouvement, modifie le statut de l’interprète et produit les situations théâtrales.

Nous ne sommes plus face à une scénographie assujettie à la compréhension d’un univers. Au contraire, l’espace devient moteur, contrainte et générateur de sens. Cette œuvre montre ainsi comment, dans la création contemporaine, la scénographie peut transformer structurellement le mouvement et redéfinir la relation entre décor et danse.

Réflexion sur la question du plagiat

La question de l’originalité artistique s’est posée à propos de certains dispositifs développés par Yoann Bourgeois. Des observateurs ont relevé des similitudes entre certaines de ses recherches sur les plateaux en mouvement et des expérimentations antérieures menées notamment par la compagnie finlandaise WHS, qui travaillait déjà sur des structures basculantes et des agrès transformant radicalement la relation du corps au sol.

Dans le champ du cirque contemporain, où la recherche formelle sur les dispositifs est centrale, la frontière entre influence, filiation et appropriation peut devenir sensible. Cette situation permet d’ouvrir une réflexion essentielle avec les élèves sur l’éthique artistique. Toute création s’inscrit dans une histoire et dans des recherches antérieures, mais elle suppose une transformation identifiable et une reconnaissance des héritages. Comme dans le travail académique, la question des sources et de leur citation engage la responsabilité du créateur.