Projet de la matière — Odile Duboc (1993)

La matière comme partenaire sensoriel du mouvement


Créé en 1993 à la Biennale de la danse du Val-de-Marne, Projet de la matière marque un moment important dans le parcours d’Odile Duboc. Conçu en collaboration avec la plasticienne Marie-Josée Pillet, ce spectacle s’inscrit dans une tradition de dialogue entre danse et arts plastiques tout en affirmant une démarche profondément singulière. Duboc, directrice du Centre chorégraphique national de Belfort-Franche-Comté, développe depuis les années 1980 une écriture attentive aux éléments naturels et aux sensations. Avec cette pièce, elle explore le rapport du corps à la matière, non plus comme simple décor, mais comme partenaire actif du mouvement.

I. Une scénographie plastique et organique

Pour Projet de la matière, Marie-Josée Pillet imagine de gros galets blancs aux formes molles, parfois appelés « baleines ». Ces volumes ne représentent rien de figuratif ; ils installent un paysage abstrait et organique sur le plateau. Les danseurs évoluent autour d’eux, entre eux, parfois contre eux. Ils s’y appuient, s’y déposent, s’y dissimulent partiellement.

Contrairement à une scénographie illustrative qui situerait un lieu ou un contexte narratif, ces formes plastiques transforment la topographie du plateau. L’espace n’est plus lisse ni frontal. Il devient accidenté, irrégulier, modulable. Les galets imposent des niveaux différents, des surfaces courbes, des zones d’appui instables. Les corps doivent négocier avec ces volumes, adapter leurs trajectoires, trouver des points d’équilibre.

La scénographie construit ainsi un paysage tactile. Elle invite à une danse de proximité avec la matière. Le plateau devient un terrain d’expérimentation où le corps explore la densité, la souplesse et la résistance des formes.

II. Lumière, son et environnement sensoriel

La lumière, conçue en collaboration avec Françoise Michel, participe à cette atmosphère organique. Elle ne découpe pas brutalement l’espace mais enveloppe les volumes et les corps dans une clarté douce. Les reliefs des galets sont révélés par des variations lumineuses qui soulignent leur courbure. Le regard du spectateur est invité à percevoir les variations de surface et les infimes déplacements.

La création sonore d’Olivier Renouf contribue également à cette immersion sensorielle. Les sons évoquent des frottements, des roulements, des matières qui s’entrechoquent ou glissent. Le paysage sonore ne raconte pas une histoire ; il prolonge la sensation de contact et d’écoulement. Il donne à entendre une matière vivante.

Les costumes restent sobres et neutres afin de ne pas détourner l’attention du dialogue entre corps et volumes. Les danseurs semblent presque se fondre dans l’environnement plastique, comme s’ils faisaient partie d’un même paysage mouvant.

III. Une transformation sensible du mouvement

La présence des galets blancs modifie profondément l’écriture chorégraphique. La danse verticale, caractéristique des débuts de Duboc, s’assouplit et s’arrondit. Les corps se déposent, se glissent, s’étirent sur les surfaces courbes. Les appuis se déplacent du sol vers les volumes. L’équilibre devient précaire lorsque le danseur s’incline ou s’abandonne contre la matière.

Le mouvement se nourrit de la relation tactile. Il ne s’agit plus seulement d’occuper l’espace mais de dialoguer avec lui. Les changements de poids sont perceptibles lorsque le danseur transfère sa masse sur un galet ou glisse le long d’une courbe. La sensation d’air et d’eau, souvent évoquée dans l’esthétique de Duboc, traverse la gestuelle. Les corps semblent flotter, puis s’alourdir, puis retrouver une légèreté inattendue.

La scénographie ne contraint pas brutalement comme la terre du Sacre de Pina Bausch ; elle génère une transformation plus subtile. Elle induit une danse malléable, sensible, en constante adaptation. Sans ces volumes plastiques, le mouvement ne serait pas le même. La matière devient partenaire d’invention.

Dans Projet de la matière, la scénographie n’illustre aucun récit. Elle installe un environnement plastique qui transforme la relation du corps à l’espace. Les volumes conçus par Marie-Josée Pillet imposent de nouveaux appuis, déplacent les équilibres et modifient la qualité du geste. La lumière et le paysage sonore renforcent cette immersion sensorielle.

La scénographie devient ainsi condition d’existence du mouvement. Elle ne se contente pas d’encadrer la danse ; elle la façonne. À travers cette œuvre, Odile Duboc démontre que la matière peut devenir un partenaire actif, générant une écriture chorégraphique fondée sur l’écoute, la transformation et la malléabilité du corps.