Tensile Involvement — Alwin Nikolais (1953)
La scénographie comme contrainte spatiale et réinvention du corps
Tensile Involvement est une œuvre chorégraphique créée par Alwin Nikolais en 1953 à la Henry Street Playhouse de New York. Elle s’inscrit parmi les premières pièces du chorégraphe à explorer pleinement ce qu’il appellera ensuite le “Total Dance Theater”, une conception de la danse où le mouvement, le costume, la lumière, la musique et l’espace scénographique interagissent pour créer un spectacle abstrait et intégral. Nikolais ne conçoit pas simplement des gestes isolés, mais des environnements que les danseurs doivent négocier. Dans Tensile Involvement, ce sont des lignes élastiques étendues dans l’espace scénique qui composent le dispositif matériel principal. Ce réseau de rubans et de tensions constitue une contrainte physique permanente pour les interprètes et transforme la scène en un champ de forces à habiter.
I. La scénographie structurée par la tension des matériaux
Dans cette pièce, la scénographie ne se contente pas de délimiter un espace neutre : elle impose une architecture faite de lignes tendues. Les dix danseurs évoluent à l’intérieur de ce maillage de rubans élastiques qui relient ses différents pôles. Ces élastiques forment des diagonales, des arcs, des intersections. Ils tracent dans l’espace une géométrie mouvante qui inscrit l’action dans un champ visuel structuré.
Ce dispositif n’est pas accessoire. Il agit comme un
agencement contraignant qui modifie la liberté de circulation du corps. Les danseurs doivent déplacer leurs trajectoires non seulement en réponse à leurs partenaires, mais aussi en fonction de ces lignes qui limitent ou orientent leurs passages possibles. L’espace ne reste pas vide autour des corps : il devient dynamique, mouvant et prescripteur de chemins.
II. Le corps négocié et transformé par la contrainte spatiale
La tension des rubans a une incidence directe sur la motricité des danseurs. Chaque mouvement engage les lignes qui l’entourent, soit en les tendant, soit en les contournant. La qualité du geste n’est plus seulement définie par la formation des membres, mais aussi par la manière dont ces derniers négocient l’interaction avec le tissu élastique.
Lorsque les interprètes avancent, sautent ou tournent, leurs trajectoires sont réfractées par ces lignes. Les capacités physiques du corps sont mises à l’épreuve : l’impulsion, l’équilibre et l’amplitude ne sont plus seulement déterminés par une intention interne, mais par la réaction à une structure qui peut être à la fois support, obstacle ou contrainte.
Ainsi, dans Tensile Involvement, le mouvement n’est pas libre ni illimité : il est
conditionné par la géométrie du dispositif. Le chorégraphe transforme l’espace en une matrice de directions possibles, générant des formes de mouvement inédites qui ne pourraient exister hors de ce réseau de contraintes.
III. L’esthétique abstraite comme langage dramaturgique
La pièce échappe à toute narration traditionnelle. Elle n’illustre ni personnage, ni situation. Les corps ne sont pas des individus expressifs, mais des composants d’une configuration spatiale. Nikolais conçoit le corps comme partie d’un environnement global, principe fondamental de son théâtre de danse abstraite.
Dans Tensile Involvement, l’esthétique se trouve dans la relation entre les lignes, les corps et la lumière. Les figures produites par ce maillage en mouvement sont des formes plastiques, parfois proches de sculptures vivantes. Le spectateur ne cherche pas une histoire, mais une perception renouvelée des forces, des tensions et des volumes chorégraphiques. Cette abstraction ouvre un champ de lecture qui dépasse l’anecdote pour toucher à la structure même du mouvement et de son environnement.
La musique — souvent composée ou dirigée par Nikolais lui-même — accompagne ce réseau d’interactions en créant une texture sonore qui ne dicte pas un récit émotionnel mais renforce l’impression d’un espace réglé par des lois internes, faite de rythmes et de pulsations propres au dispositif.
Tensile Involvement illustre une conception radicale de la scénographie : non plus décor, mais contrainte spatiale génératrice de mouvement. L’œuvre transforme l’espace en une matrice qui détermine la motricité même du corps, redéfinit l’équilibre, les trajectoires et l’amplitude.
La scénographie agit ici comme un système actif, conditionnant le mouvement et modifiant la perception du spectateur. Le corps ne circule plus dans un espace neutre : il
négocie des tensions, devient élément d’un maillage visuel et narratif, révélant une dramaturgie nouvelle fondée sur l’abstraction et l’interaction entre corps et environnement.
