Vertikal de Mourad Merzouki — 2018

La verticalité comme transformation du vocabulaire hip-hop

Créé en 2018 pour la Biennale de la danse de Lyon, Vertikal marque une nouvelle étape dans le parcours de Mourad Merzouki et de la compagnie Käfig. Après avoir exploré les arts numériques dans Pixel, le chorégraphe choisit ici de revenir à une matière plus physique en abordant un nouvel espace : celui de la verticalité.

Grâce à un dispositif aérien conçu en collaboration avec la compagnie Retouramont, spécialisée dans la danse verticale, les danseurs évoluent non seulement au sol mais aussi le long de structures murales, suspendus à des filins et à des systèmes de contrepoids. La scénographie ne constitue plus un simple décor : elle modifie profondément la relation du corps à la gravité et transforme les codes fondamentaux du hip-hop.


I. La scénographie comme dispositif contraignant

Dans Vertikal, l’espace scénique est structuré par de grands panneaux verticaux qui évoquent des monolithes. Les danseurs peuvent y prendre appui ou y évoluer en suspension grâce à un système de harnais discret. Le plateau n’est plus uniquement horizontal : il devient tridimensionnel.

Le hip-hop est historiquement une danse d’ancrage, fortement liée au sol, notamment dans le break. Or ici, le rapport au sol est bouleversé. Les danseurs perdent leurs repères habituels. Les appuis changent, les trajectoires se redessinent, les portés se transforment. Le corps peut devenir socle, porteur ou voltigeur selon les moments.

La scénographie agit comme une contrainte physique permanente. Elle oblige les interprètes à adapter leur technique et à inventer une nouvelle relation à l’équilibre. La verticalité n’est pas un effet spectaculaire gratuit : elle devient principe d’écriture chorégraphique.


II. La gravité comme matière chorégraphique

Contrairement à une simple performance acrobatique, Vertikal ne cherche pas uniquement à défier la gravité. Il s’agit plutôt de la tester, de dialoguer avec elle. Les danseurs sont suspendus, retenus par des fils visibles ou suggérés, ce qui crée une tension constante entre chute et élévation.

Le spectateur perçoit cette tension. Le corps semble à la fois libre et retenu. Les mouvements deviennent plus fluides, parfois plus lents, comme étirés dans l’espace. La verticalité modifie la qualité gestuelle du hip-hop. Les rebonds, les impulsions et les rotations prennent une dimension aérienne.

Le dispositif crée également une nouvelle organisation collective. Les liens physiques entre les danseurs, par le jeu des contrepoids, rendent visibles les relations d’interdépendance. Le mouvement de l’un influence celui de l’autre. La gravité devient ainsi une matière partagée.


III. Une hybridation des disciplines

Vertikal s’inscrit dans la continuité du travail de Mourad Merzouki, qui mêle régulièrement le hip-hop à d’autres univers artistiques. Ici, la danse rencontre les techniques du cirque et de l’escalade. Cette hybridation transforme le vocabulaire sans effacer l’identité hip-hop.

Les figures au sol ne disparaissent pas totalement, mais elles sont réinterprétées. Le rapport frontal au public évolue. La ligne d’horizon du spectateur est déplacée : le regard ne circule plus uniquement de gauche à droite, mais aussi de bas en haut.

La musique d’Armand Amar, aux accents lyriques et électroacoustiques, renforce cette dimension poétique. L’ensemble crée une atmosphère suspendue, où la virtuosité technique s’efface derrière une recherche de fluidité et d’élévation.


Vertikal montre comment une scénographie peut transformer en profondeur un langage chorégraphique. En modifiant le rapport au sol, élément fondamental du hip-hop, Mourad Merzouki interroge l’identité même de cette danse.

La verticalité n’est pas seulement un choix esthétique. Elle devient contrainte, moteur et source d’invention. Le spectacle propose ainsi une nouvelle poétique de l’espace, où le corps oscille entre ancrage et suspension, entre chute et envol, révélant un hip-hop réinventé par la gravité.