Dossier
La post-modern dance
De Dada à Rainer : et si refuser de performer était déjà danser ?
Le dossier en bref
Période des années 1960 à la fin des années 1970, à New York
Avant-gardes Dada, le Bauhaus
Précurseurs Anna Halprin, John Cage et Merce Cunningham
Judson Dance Theater Yvonne Rainer, Steve Paxton, Trisha Brown, Lucinda Childs…
Texte clé le No Manifesto d’Yvonne Rainer, 1965
Depuis le début du XXe siècle, des artistes issus des avant-gardes ont mis en question les règles du spectacle, les hiérarchies artistiques et les logiques de consommation. Ce mouvement critique traverse Dada, le Bauhaus, la danse expérimentale californienne et aboutit dans les années 1960 à la postmodern dance, notamment avec Yvonne Rainer. Ce dossier propose une traversée de ces ruptures esthétiques pour comprendre comment refuser de performer, d’éblouir, de séduire, peut devenir un acte artistique majeur.
Le dossier
I. Le rejet du spectaculaire dans les avant-gardes historiques
Dada (1916–1920) : performances absurdes au Cabaret Voltaire, refus de la logique bourgeoise de l’art, parodies de récital et de ballet (Hugo Ball, Sophie Taeuber-Arp).
Le Bauhaus (1920–1930) : Oskar Schlemmer et son Triadisches Ballett utilisent formes géométriques, masques et costumes pour désincarner la danse – opposition à l’émotion et au pathos.
Ces expériences cherchent à désacraliser l’art, le rendre fonctionnel, collectif, ou le saboter de l’intérieur.
→ Ces artistes refusent le spectacle bourgeois pour ouvrir des espaces d’invention, hors des logiques marchandes.
II. Les années 1950–60 : rupture américaine et fondation d’un nouveau paradigme
Anna Halprin (Californie) : création en plein air, danse sans musique, gestes quotidiens, publics non avertis – une réinvention du rituel.
John Cage et Merce Cunningham : séparation musique/danse, aléatoire, absence de récit.
Ces pratiques influencent les chorégraphes du Judson Dance Theater (New York, 1962) : Yvonne Rainer, Steve Paxton, Trisha Brown, Lucinda Childs…
→ On passe du rejet symbolique au refus méthodique : ces artistes déconstruisent chaque paramètre de la danse (forme, temps, espace, virtuosité).
III. Le refus comme stratégie critique contre la logique des biens culturels
Le refus du spectaculaire devient une forme de résistance à la marchandisation : pas de stars, pas d’exploit, pas de narration.
Ce courant se méfie du succès comme d’une compromission avec le système capitaliste.
Rainer l’exprime dans son No Manifesto : chaque “non” est une barrière à la séduction commerciale.
→ Ce geste s’oppose à la logique du produit culturel consommable. Il propose un espace vide, silencieux, parfois aride – mais profondément politique.
L’essentiel
À retenir
Depuis un siècle, le refus du spectaculaire traverse les grandes révolutions artistiques. De Dada à Rainer, en passant par Halprin et Schlemmer, ce courant réinvente sans cesse la place du spectateur, le statut de l’œuvre, et la valeur du geste. Refuser de performer n’est pas un retrait, mais une forme active de résistance : une autre manière de faire de la danse, de l’art, de la critique.
Mots-clés
post-modern dance Judson Dance Theater Dada Bauhaus Anna Halprin John Cage Merce Cunningham Yvonne Rainer No Manifesto refus du spectaculaire
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Voir et écouter
Focus sur la narration et l’abstraction
Fiche histoire de la danse : la post-modern dance américaine
Le courant de la post-modern dance apparaît au début des années 1960 aux États-Unis, principalement à New York, et se prolonge jusqu’à la fin des années 1970. Le terme « post-modern » est sujet à de multiples définitions, parfois contradictoires ; dans l’histoire de la danse, il signifie ce qui vient après la « modern dance ». Sensibles au climat contestataire des années 1960, les danseurs post-modernes rejettent les principes fondateurs de la modern dance. Refusant également les codes de la danse classique, leur intérêt se concentre « sur les caractéristiques formelles de la danse » et « sur le mouvement à regarder en tant que tel ».
Les figures majeures et le contexte
Les figures majeures de cette aventure sont Simone Forti (1935), Yvonne Rainer (1934), Steve Paxton (1939), Ruth Emerson, Trisha Brown (1936), David Gordon (1936), Deborah Hay (1941), Lucinda Childs (1940), Douglas Dunn (1942), Carolee Schneemann (1939). Ces artistes se caractérisent par une attitude simultanément critique et expérimentale. C’est la période de l’anti-art et de la contre-culture, celle de la remise en question des dispositifs mêmes de la création artistique, dans tous ses champs. C’est l’époque du mouvement Fluxus et des happenings (Claes Oldenburg, Robert Whitman, Allan Kaprow, Jim Dine), de la musique minimaliste (La Monte Young, Steve Reich, Phil Glass), des collectifs de théâtre comme le Living Theater ou l’Open Theater. Les artistes de ces diverses disciplines proposent une culture alternative échappant aux modes de fonctionnement dominants.
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Focus sur les échanges interculturels
Le postmodernisme en danse : liberté gestuelle et tensions culturelles
Le courant postmoderne en danse, émergé dans les années 1960 aux États-Unis, a profondément transformé l’approche chorégraphique en remettant en question les conventions établies. En valorisant la simplicité, l’improvisation et l’authenticité du mouvement, ce courant a ouvert de nouvelles perspectives artistiques. Cependant, cette quête de liberté gestuelle a parfois conduit à des tensions, notamment lorsqu’elle implique l’appropriation ou la décontextualisation de pratiques culturelles spécifiques.
La Contact Improvisation : entre innovation et décontextualisation
La Contact Improvisation, développée par Steve Paxton en 1972, est une forme de danse improvisée basée sur le contact physique, l’écoute corporelle et la gravité. Elle intègre des éléments de l’aïkido, des arts martiaux et de la gymnastique, mettant l’accent sur la fluidité, l’équilibre et la réactivité entre partenaires.
Bien que cette approche ait révolutionné la danse contemporaine en valorisant l’improvisation et la relation corporelle, elle soulève des questions lorsqu’elle emprunte des mouvements issus de traditions culturelles spécifiques sans en reconnaître les origines ni les significations profondes. Par exemple, l’utilisation de techniques de l’aïkido, art martial japonais imprégné de spiritualité et de philosophie, est souvent détachée de son contexte culturel dans la pratique de la Contact Improvisation.
Cette décontextualisation peut être perçue comme une forme d’appropriation culturelle, où des éléments significatifs sont extraits de leur cadre d’origine pour être intégrés dans une nouvelle esthétique, sans reconnaissance ni respect des traditions dont ils sont issus.
Le No Manifesto de Yvonne Rainer : une remise en question des conventions
En 1965, Yvonne Rainer publie le No Manifesto, un texte fondateur du postmodernisme en danse, dans lequel elle rejette les éléments traditionnels du spectacle chorégraphique :
«No to spectacle. No to virtuosity. No to transformations and magic and make-believe. No to the glamour and transcendency of the star image.»
Ce manifeste prône une danse épurée, centrée sur le mouvement ordinaire et le refus de la théâtralité. Si cette approche a permis de démocratiser la danse et d’élargir ses horizons, elle peut également conduire à une uniformisation des expressions corporelles, en minimisant l’importance des contextes culturels et des significations symboliques attachées à certains mouvements.
En valorisant l’universalité du geste au détriment de sa spécificité culturelle, le No Manifesto soulève des interrogations sur la manière dont la danse postmoderne peut, involontairement, effacer les diversités culturelles et les traditions chorégraphiques non occidentales.
La Planetary Dance d’Anna Halprin : une tentative de réintégration du rituel
En 1981, Anna Halprin crée la Planetary Dance, une danse rituelle collective visant à promouvoir la paix et la guérison. Inspirée par des danses cérémonielles autochtones et conçue comme une réponse aux violences survenues sur le mont Tamalpais en Californie, cette œuvre invite les participants à courir ou marcher en cercles concentriques, créant un mandala vivant.
Contrairement à d’autres approches postmodernes, la Planetary Dance cherche à réintégrer le rituel et la dimension communautaire dans la pratique chorégraphique. Cependant, elle n’échappe pas aux critiques concernant l’appropriation culturelle, notamment en ce qui concerne l’utilisation de formes rituelles issues de cultures spécifiques sans une implication directe des communautés concernées.
Cette œuvre met en lumière les défis liés à l’intégration de pratiques culturelles dans un contexte artistique globalisé, soulignant l’importance de la collaboration et du respect des traditions dans la création chorégraphique contemporaine.
À retenir
Le postmodernisme en danse a ouvert des voies innovantes en remettant en question les conventions et en valorisant la liberté gestuelle. Cependant, cette quête de liberté peut entrer en tension avec le respect des diversités culturelles, notamment lorsqu’elle implique l’appropriation ou la décontextualisation de pratiques spécifiques. Les exemples de la Contact Improvisation, du No Manifesto et de la Planetary Dance illustrent les complexités et les responsabilités inhérentes à l’intégration de traditions culturelles dans l’écriture chorégraphique contemporaine. Il est essentiel pour les artistes de naviguer avec conscience et respect dans cet espace, en reconnaissant et en honorant les origines et les significations des mouvements qu’ils intègrent dans leur travail.
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Pour aller plus loin
Dossier
Une église comme salle de spectacle : le 6 juillet 1962, la Judson Church de Washington Square, à New York, entre dans l’histoire de l’art. De simples ateliers de danse dirigés par Robert Dunn deviennent, au fil de soirées de performances de plus en plus fréquentées, le Judson Dance Theater.
Dossier
En 1965, la chorégraphe américaine Yvonne Rainer publie le No Manifesto, texte radical composé de douze refus adressés aux conventions du spectacle et à la danse académique. Héritière du mouvement minimaliste, proche du Judson Dance Theater, Rainer propose une posture inédite : celle d’une danse désenchantée, dénuée d’effets, où le refus devient moteur de création.
Analyse Œuvre chorégraphique
Trio A est une œuvre d’Yvonne Rainer, chorégraphiée en 1966. Le MoMA précise que l’œuvre est d’abord présentée comme trio par Yvonne Rainer, David Gordon et Steve Paxton, à la Judson Memorial Church, dans The Mind Is a Muscle, Part 1.
Analyse Œuvre chorégraphique
Créé en 1964, Carnation est l’une des premières performances solo de Lucinda Childs, figure centrale du Judson Dance Theater. Armée d’objets domestiques banals (bigoudis, essoreuse à salade, cintres), elle construit une œuvre à la fois ironique, minimale et radicale. Cette pièce emblématique s’inscrit dans une volonté commune à la postmodern dance new-yorkaise : s’éloigner de la virtuosité, du récit et de l’émotion pour redonner au mouvement sa nudité originelle.
Sources. Texte d’analyse : Sophie Martinez, Le Labo d’Art (cours « La danse et les biens culturels de consommation »). Vidéo : Judson Dance Theater · The Work Is Never Done (MoMA).








