Analyse d’œuvre
Giselle d’Akram Khan
Du mythe romantique à une fresque sur l’état du monde
L’œuvre en bref
Chorégraphie Akram Khan
Création 2016, à Londres, pour l’English National Ballet
Scénographie et costumes Tim Yip
Musique Vincenzo Lamagna, d’après Adolphe Adam
Point de départ l’effondrement du Rana Plaza à Dacca, en 2013
Langage danse contemporaine et kathak
Comment Akram Khan transforme-t-il Giselle en 2016 pour parler du monde d’aujourd’hui ?
Dans la version de Jean Coralli et Jules Perrot, en 1841, Giselle est l’histoire d’une jeune paysanne séduite par un aristocrate, trahie, poussée à la folie puis sauvée par l’amour au-delà de la mort. Avec sa Giselle, créée à Londres en 2016 pour l’English National Ballet, Akram Khan ne cherche pas à actualiser ce mythe à la marge. Il le déplace entièrement : il fait de cette histoire romantique une fresque contemporaine sur les migrations, l’exploitation économique et les frontières qui divisent le monde.
Analyse
I. Une Giselle forte dans un monde globalisé
Giselle n’est plus une jeune paysanne naïve. Elle est une femme forte, consciente, appartenant à un groupe de travailleurs du textile exploités. Christian Jad le résume : « Giselle, une femme forte, pas une victime ».
Ce choix s’ancre dans un événement réel : l’effondrement du Rana Plaza à Dacca, en 2013, où plus de mille ouvriers du textile ont trouvé la mort. Cet épisode nourrit directement la dramaturgie du ballet, en particulier le deuxième acte.
La lutte entre paysans et aristocrates devient une lutte de classes mondialisée. Albrecht n’est plus un noble déguisé : il est le fils de propriétaires d’ateliers de confection. Hilarion prend une place centrale, homme du peuple, jaloux, complexe : il dénonce Giselle enceinte d’Albrecht, un élément absent de la version romantique, et provoque sa mort. Le drame intime devient politique.
II. Des Wilis ouvrières et une Myrtha nuancée
Dans le deuxième acte, les Wilis ne sont plus des vierges mortes par amour. Elles deviennent les âmes des ouvrières disparues, confondues avec les victimes du Rana Plaza. Elles sont armées d’aiguilles à coudre géantes, symboles à la fois du travail, de la domination économique et de la vengeance.
La figure de Myrtha est profondément nuancée. Elle n’est plus simplement la figure de la violence punitive : elle devient un double possible de Giselle. Pour Christian Jad, « elles sont les deux faces de la même médaille ».
La chorégraphie fusionne la danse contemporaine et le kathak, danse traditionnelle indienne fondée sur les frappes de pieds, les spirales, la relation au rythme et à la terre. Le corps n’est jamais suspendu comme dans le ballet romantique : il est ancré, pulsé, traversé par des dynamiques circulaires. Le corps de ballet agit comme une masse, une foule, un flux humain qui soutient, porte ou engloutit les individus.
III. Un mur, une musique, un réalisme magique
La scénographie et les costumes de Tim Yip ne sont pas naturalistes : l’univers est sombre, minéral, traversé par un mur qui sépare les mondes. Ce mur tombe à la fin de chaque acte et devient le symbole des frontières sociales, économiques et existentielles. Il n’y a pas de réconciliation finale : Giselle et Albrecht restent de chaque côté de cette frontière.
De la partition d’Adolphe Adam, Vincenzo Lamagna ne conserve que des échos. La musique devient électroacoustique, traversée de bruits et de rythmes angoissants, en résonance avec un monde instable.
Akram Khan ne propose pas une danse engagée au sens didactique. Il construit ce que Christian Jad appelle « un réalisme magique », un monde symbolique où « le constat politique est transcendé par l’art, la spiritualité, la beauté formelle de l’œuvre ».
À retenir
Dans la Giselle d’Akram Khan, l’important n’est plus l’intrigue, mais l’expérience sensible. Les personnages deviennent des archétypes universels, porteurs d’une mémoire collective. Le mythe romantique se transforme en réflexion sur l’état du monde, sur les corps déplacés, exploités, invisibles : c’est cette capacité à faire dialoguer héritage et urgence contemporaine qui fait de cette Giselle un chef-d’œuvre de la danse d’aujourd’hui.
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Voir et écouter
Pour aller plus loin
Analyse Œuvre chorégraphique
Giselle est un ballet créé en 1841 à l’Académie royale de Musique. L’œuvre est chorégraphiée par Jean Coralli et Jules Perrot, sur une musique d’Adolphe Adam. L’Opéra de Paris présente Giselle comme une œuvre qui a ouvert une nouvelle esthétique dans l’histoire de la danse occidentale, associée à l’univers fantastique et diaphane du romantisme.
Analyse Œuvre chorégraphique
Comment Dada Masilo a-t-elle pu réinventer Giselle en 2017 sans en perdre l’âme ? Dans la version originale de 1841, chorégraphiée par Jean Coralli et Jules Perrot, Giselle est l’un des sommets du ballet romantique. Le corps y cherche la légèreté, l’effacement, presque un détachement du réel.
Analyse Œuvre chorégraphique
Giselle est à l’origine un ballet romantique créé en 1841 par Jean Coralli et Jules Perrot, sur une musique d’ Adolphe Adam. Dans la version romantique, Giselle meurt après la trahison d’Albrecht et rejoint les Wilis, jeunes femmes mortes avant leurs noces, devenues des créatures nocturnes et surnaturelles.
Fiche chorégraphe
La prise de conscience écologique dans la danse contemporaine du XXIe siècle trouve un écho particulier chez Akram Khan. Avec Vertical Road ou Jungle Book reimagined, il intègre des thématiques environnementales profondes. Cette fiche montre comment son langage chorégraphique et ses collaborations nourrissent une conscience écologique.
Sources. Texte : Sophie Martinez, Le Labo d’Art, d’après l’Antisèche EP13 (« Giselle d’Akram Khan ») et le cours « Comment les chorégraphes se sont-ils affranchis des codes académiques ? ». Article cité : Christian Jad, critique de la Giselle d’Akram Khan (dossier du cours). Vidéo : Giselle, Akram Khan, 2016, le personnage de Myrtha (English National Ballet).










