Analyse d’œuvre

Giselle de Dada Masilo

Une Giselle réenracinée en Afrique du Sud

L’œuvre en bref

Chorégraphie Dada Masilo, chorégraphe sud-africaine

Création 2017

Lieu du récit un village d’Afrique du Sud

Langage danse classique et danse zoulou

Myrtha une sangoma, guérisseuse d’Afrique australe, rôle confié à un homme

Fin pas de pardon

Comment Dada Masilo a-t-elle pu réinventer Giselle en 2017 sans en perdre l’âme ?

Dans la version originale de 1841, chorégraphiée par Jean Coralli et Jules Perrot, Giselle est l’un des sommets du ballet romantique. Le corps y cherche la légèreté, l’effacement, presque un détachement du réel. Dada Masilo part de cette architecture dramatique, mais elle la fait basculer dans un autre territoire. Elle ne modernise pas Giselle, elle la réenracine.

Analyse

I. Un village d’Afrique du Sud, une danse terrienne

Dada Masilo ramène l’histoire dans un village d’Afrique du Sud, au sein d’une communauté soudée. Le romantisme disparaît ; à sa place arrivent les corps réels, l’énergie du groupe, la pulsation des appuis et la présence sonore des respirations. Comme l’écrit Amélie Bertrand, « derrière un certain folklore (tutus blancs et compagnie) il y a quelque chose d’universel ».

Là où le romantisme cherchait la verticalité et la suspension, Masilo sculpte une danse horizontale, terrienne, vibrante. La danse classique et la danse zoulou fusionnent : les hanches résonnent, les torsions du buste se mêlent aux portés classiques, les frappes de pied redonnent du poids au sol et les spirales du haut du corps répondent aux sauts hérités du vocabulaire occidental.

Dans la version romantique, les Wilis glissent en arabesque et semblent effleurer le sol. Chez Masilo, ce même motif se transforme en frappe circulaire : les jambes s’ouvrent horizontalement et le regard fixe la communauté. La suspension devient impact, la légèreté devient percussion ; le mouvement change d’intention, donc de sens.

II. La folie, Myrtha et les Wilis transformées

La scène de la folie est l’une des transformations les plus fortes. En 1841, Giselle vacille dans une gestuelle presque immatérielle, comme si sa mémoire s’effaçait. Chez Masilo, la folie devient une rupture interne : Giselle rejoue les gestes du matin, mais ils se brisent brutalement. Elle frappe, elle tourne, elle s’effondre et se relève, prise dans un souffle court. La folie n’est pas une perte d’elle-même, c’est une explosion retenue qui finit par jaillir.

Le rôle de Myrtha est lui aussi transformé. Dans le romantisme, c’est une reine blanche et silencieuse. Masilo en fait une sangoma, une guérisseuse d’Afrique australe, et elle confie le rôle à un homme. L’autorité glacée du romantisme devient une force spirituelle, terrienne et ancestrale.

Les Wilis de Masilo ne sont pas fragiles. Amélie Bertrand les décrit comme « de véritables créatures démoniaques, envahies par leur seule envie de vengeance ». L’acte blanc devient « un acte rouge sang » : ce ne sont plus des esprits suspendus, ce sont des corps en colère, traversés d’une énergie presque guerrière.

III. Une musique recouverte et une fin sans pardon

La musique confirme cette transformation. Le spectateur doit tendre l’oreille pour reconnaître les motifs d’Adolphe Adam, tant les percussions, les respirations et les voix les recouvrent. C’est une autre manière de dire que le mythe s’adapte à la culture qui le porte.

Là où Giselle, en 1841, pardonnait à Albrecht, Masilo refuse cette conclusion. Il n’y a pas de pardon. Il y a un dernier geste, sec, assumé, qui renverse toute la logique romantique.

Comme l’écrivait André Levinson en 1930, le ballet romantique fut l’expression d’une métaphysique spiritualiste. Masilo renverse cette métaphysique en recentrant la danse sur le corps, la justice et la mémoire collective.

À retenir

Cette Giselle-là n’est plus un spectre. C’est une femme debout, ancrée, qui refuse d’être effacée, une femme qui transforme la danse en acte de résistance. Dada Masilo ne propose pas une nouvelle Giselle : c’est une Giselle repensée par une communauté, une histoire, une mémoire partagée.

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Voir et écouter

Pour aller plus loin

Giselle · Jean Coralli et Jules Perrot · 1841 : vers la fiche

Analyse Œuvre chorégraphique

Giselle est un ballet créé en 1841 à l’Académie royale de Musique. L’œuvre est chorégraphiée par Jean Coralli et Jules Perrot, sur une musique d’Adolphe Adam. L’Opéra de Paris présente Giselle comme une œuvre qui a ouvert une nouvelle esthétique dans l’histoire de la danse occidentale, associée à l’univers fantastique et diaphane du romantisme.

Giselle · Mats Ek · 1982 : vers la fiche

Analyse Œuvre chorégraphique

Giselle est à l’origine un ballet romantique créé en 1841 par Jean Coralli et Jules Perrot, sur une musique d’ Adolphe Adam. Dans la version romantique, Giselle meurt après la trahison d’Albrecht et rejoint les Wilis, jeunes femmes mortes avant leurs noces, devenues des créatures nocturnes et surnaturelles.

Giselle · Akram Khan · 2016 : vers la fiche

Analyse Œuvre chorégraphique

Comment Akram Khan transforme-t-il Giselle en 2016 pour parler du monde d’aujourd’hui ? Dans la version de Jean Coralli et Jules Perrot, en 1841, Giselle est l’histoire d’une jeune paysanne séduite par un aristocrate, trahie, poussée à la folie puis sauvée par l’amour au-delà de la mort.

Swan Lake · Dada Masilo · 2010 : vers la fiche

Fiche chorégraphe

Dada Masilo est une danseuse et chorégraphe sud-africaine. Avec Swan Lake (2010), puis Giselle (2017), elle revisite les grands ballets du répertoire en y intégrant des danses traditionnelles africaines, en modifiant la trame narrative et en abordant des thématiques contemporaines comme l’identité, le genre et l’héritage culturel.

Sources. Texte : Sophie Martinez, Le Labo d’Art, d’après l’Antisèche EP11 (« Giselle de Dada Masilo ») et le cours « Comment les chorégraphes se sont-ils affranchis des codes académiques ? ». Article cité : Amélie Bertrand, critique de la Giselle de Dada Masilo (dossier du cours). Vidéo : Giselle, Dada Masilo, 2017.