Analyse d’œuvre
Giselle de Mats Ek
Le costume comme relecture du ballet romantique : infirmières, hôpital psychiatrique et nudité du prince
L’œuvre en bref
Chorégraphie Mats Ek
Création 1982, pour le Cullberg Ballet
Décors et costumes Marie-Louise Ekman
Acte II un hôpital psychiatrique
Wilis infirmières, surveillantes, patientes
Prince Albrecht nu ou dévêtu
Giselle est à l’origine un ballet romantique créé en 1841 par Jean Coralli et Jules Perrot, sur une musique d’ Adolphe Adam. Dans la version romantique, Giselle meurt après la trahison d’Albrecht et rejoint les Wilis, jeunes femmes mortes avant leurs noces, devenues des créatures nocturnes et surnaturelles. Le deuxième acte se déroule alors dans un univers fantastique, peuplé de figures féminines vaporeuses, blanches et spectrales. Numeridanse rappelle que, dans le récit classique, Giselle devient une Wili et que ces esprits féminins apparaissent la nuit pour entraîner les hommes à danser jusqu’à la mort.
En 1982, Mats Ek propose une relecture contemporaine de ce ballet pour le Cullberg Ballet. Les décors et costumes sont de Marie-Louise Ekman. L’Opéra de Paris précise que Mats Ek cherche dans Giselle des relations sociales et spirituelles déjà présentes dans le livret original, et qu’il transforme le personnage en une Giselle confrontée à des tourments psychiatriques.
Dans cette version, le costume devient un outil majeur de déplacement dramaturgique. Il ne sert plus à produire l’illusion romantique d’un monde surnaturel. Il transforme le deuxième acte en univers psychiatrique, où les Wilis ne sont plus des fantômes en tutus blancs mais des figures d’infirmières, de surveillantes ou de patientes enfermées. Le costume permet ainsi de passer du fantastique romantique à une lecture sociale, psychologique et critique du corps.
Analyse
I. Analyse du dispositif / scénographie
Dans la version classique de Giselle, le deuxième acte repose sur la forêt nocturne, le clair de lune, les voiles blancs et l’apparition des Wilis. L’espace est construit comme un monde surnaturel. Les costumes participent à cette illusion : le blanc, la légèreté des tutus et l’unité du groupe féminin donnent aux Wilis une apparence immatérielle, presque irréelle.
Mats Ek déplace radicalement cet imaginaire. Le deuxième acte ne se situe plus dans une forêt peuplée de créatures fantastiques, mais dans un hôpital psychiatrique. ResMusica rappelle que la relecture de Mats Ek, créée en 1982 pour le Ballet Cullberg, se termine dans un hôpital psychiatrique. Numeridanse précise également que, dans cette version, Giselle ne meurt pas : elle est internée dans une institution psychiatrique.
Ce déplacement transforme profondément la fonction du costume. Les Wilis ne sont plus seulement des mortes amoureuses ou des esprits féminins. Elles deviennent des figures de l’institution : infirmières, surveillantes, patientes, corps enfermés ou corps contrôlés. Les tutus blancs du ballet romantique sont remplacés par des vêtements hospitaliers, des blouses, des camisoles ou des costumes qui évoquent l’enfermement. Numeridanse indique que les tutus blancs des Wilis sont remplacés par des camisoles de force.
La scénographie ne produit donc plus une féerie. Elle construit un monde de contrainte. Le costume donne immédiatement au spectateur une autre lecture de l’œuvre : le drame n’est plus seulement amoureux ou surnaturel, il devient psychique, social et institutionnel.
II. Analyse du corps / mouvement
Le costume transforme la manière de lire les corps. Dans le ballet romantique, les Wilis sont associées à l’élévation, à la blancheur, au groupe féminin homogène et à la danse aérienne. Chez Mats Ek, les vêtements hospitaliers déplacent cette image. Les corps ne semblent plus flotter dans un monde surnaturel ; ils paraissent enfermés, surveillés, contraints ou fragilisés.
Les blouses, les vêtements blancs ou les costumes évoquant l’hôpital changent le rapport au mouvement. Le blanc n’est plus seulement le signe de la pureté romantique. Il devient aussi le signe d’un lieu médicalisé, d’un corps observé, traité, enfermé ou soumis à une autorité. La blancheur change donc de sens : elle ne construit plus l’image d’un fantôme poétique, mais celle d’un corps pris dans une institution.
Dans cette logique, les Wilis devenues infirmières ou figures hospitalières ne sont plus des créatures surnaturelles qui condamnent les hommes à danser. Elles deviennent des présences qui entourent, surveillent, contrôlent ou encadrent Giselle. Le costume transforme leur fonction dramaturgique : elles ne relèvent plus de la vengeance fantastique, mais de l’ordre psychiatrique.
La nudité du prince s’inscrit dans cette même logique de transformation. Lorsqu’Albrecht se retrouve nu ou dévêtu, il perd les signes extérieurs qui construisaient son identité sociale. Ses vêtements ne sont plus là pour indiquer son rang, son élégance, son pouvoir ou sa supériorité. Le corps apparaît sans protection symbolique. Le dévêtement devient donc un geste dramaturgique : il ne supprime pas le costume, il révèle ce que le costume signifiait auparavant.
III. Analyse perceptive / symbolique
Le costume produit une relecture critique du ballet romantique. Dans la version classique, les Wilis sont des figures poétiques et surnaturelles. Chez Mats Ek, elles appartiennent à un imaginaire psychiatrique. Le spectateur n’est plus invité à croire à une apparition fantastique ; il est confronté à des corps enfermés, surveillés, fragilisés ou institutionnalisés.
Les vêtements d’infirmières ou les signes hospitaliers déplacent donc le sens de l’œuvre. Ils montrent que la folie de Giselle n’est pas seulement un événement dramatique intérieur. Elle devient aussi une réalité sociale : un corps féminin qui ne correspond plus aux normes est isolé, surveillé, classé comme malade. Le costume permet alors de rendre visible la violence d’un regard social posé sur le corps.
La nudité d’Albrecht a également une valeur symbolique forte. Le prince n’apparaît plus comme un homme protégé par son rang ou par les conventions du ballet romantique. Le corps nu devient un corps vulnérable, exposé, démuni. Cette nudité ne doit pas être comprise comme un simple effet de provocation. Elle fonctionne comme un dépouillement : Albrecht perd les signes de pouvoir que le costume lui donnait.
Le costume est donc important à deux niveaux. D’une part, les costumes du deuxième acte transforment les Wilis en figures de l’hôpital psychiatrique, ce qui déplace le fantastique vers le social et le psychologique. D’autre part, le dévêtement du prince montre que l’absence de vêtement peut elle aussi produire du sens. Le costume signifie autant par sa présence que par sa disparition.
À retenir
Dans Giselle de Mats Ek, le costume devient un outil essentiel de relecture dramaturgique. Les Wilis ne sont plus seulement des fantômes romantiques : elles deviennent des figures d’infirmières, de surveillantes ou de patientes dans un univers psychiatrique. Les tutus blancs et l’imaginaire surnaturel sont remplacés par des signes d’enfermement, de soin, de contrôle et de fragilité psychique.
La nudité du prince prolonge cette réflexion. Se dévêtir ne revient pas à effacer le costume ; c’est au contraire révéler ce que le vêtement portait comme signes sociaux, identitaires et symboliques. Le costume témoigne ici d’un parti pris artistique fort : relire le ballet romantique non comme une féerie, mais comme un drame humain, social et psychologique.
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Focus sur les codes académiques
Giselle, Mats Ek, 1982
Une relecture réaliste et psychologique
La relecture de Giselle par Mats Ek, créée en 1982 pour le Ballet Cullberg, est l’une des interprétations modernes les plus marquantes du ballet romantique. Mats Ek, chorégraphe suédois, fils de la chorégraphe Birgit Cullberg, formé au théâtre et influencé par le travail dramatique de sa mère, se distingue par une gestuelle expressive, une forte dramaturgie et une exploration psychologique des personnages. Sa version conserve la partition d’Adolphe Adam et les thèmes fondamentaux de l’amour, de la trahison et du pardon, mais transposés dans un cadre réaliste et psychologique. Sa Giselle, dont les décors et les costumes sont de Marie-Louise Ekman, est ancrée dans un monde moderne et décapant, loin des forêts et du mysticisme du XIXe siècle : les tutus blancs des Wilis y sont remplacés par des blouses et des camisoles, les Wilis deviennent des infirmières, des surveillantes ou des patientes enfermées. Elle a suscité des réactions contrastées à sa création, certains puristes étant déconcertés par son traitement audacieux et peu orthodoxe, et elle est aujourd’hui reconnue comme une œuvre majeure qui a su redéfinir les codes du ballet classique. Ce cours propose une analyse de cette œuvre, en explorant son contexte et ses influences, la réinterprétation du thème et des personnages, ainsi que les innovations chorégraphiques et scéniques de Mats Ek.
I. Contexte et intentions de Mats Ek
Le contexte de création : Giselle de Mats Ek est créée en 1982, à une époque où la danse contemporaine cherche à s’émanciper des codes classiques pour offrir des perspectives nouvelles. Cette relecture fait partie d’une série de réinterprétations de ballets classiques, dans laquelle Ek revisite également Le Lac des cygnes et La Belle au bois dormant.
Intentions artistiques : Mats Ek vise à rapprocher le ballet de la réalité contemporaine. En remplaçant les Wilis par des femmes hospitalisées en institution psychiatrique, il aborde des thèmes de marginalisation et de folie, tout en accentuant la fragilité émotionnelle des personnages. Sa chorégraphie explore les limites psychologiques, loin de la légèreté romantique : ici, Giselle devient une figure complexe et tourmentée, reflétant des enjeux sociaux actuels.
II. Réinterprétation du thème et des personnages
Giselle comme héroïne psychologique : La Giselle d’Ek est une femme marginalisée et vulnérable, mais loin d’être idéalisée comme dans la version romantique. Son amour pour Albrecht est intense mais destructeur. La folie de Giselle n’est plus métaphorique ; elle devient une réalité tangible et sombre.
Les Wilis et le thème de l’institution : Dans cette relecture, les Wilis ne sont plus des esprits éthérés, mais des femmes internées dans un hôpital psychiatrique. Mats Ek aborde le thème de l’enfermement et de l’aliénation sociale, transformant la vengeance des Wilis en une expression de douleur et de perte.
Albrecht : ici, n’est plus le noble séducteur, mais un homme attiré par Giselle sans bien comprendre son monde et ses souffrances. Il finit nu ou dévêtu : il perd les signes de son rang, son corps devient vulnérable.
III. Innovations chorégraphiques et scéniques
La gestuelle d’Ek, entre le contemporain et le dramatique : Ek utilise des mouvements angulaires, saccadés et peu académiques, souvent proches de la danse-théâtre, pour exprimer la détresse émotionnelle et la marginalisation des personnages. La gestuelle de Giselle est marquée par des contorsions et des mouvements de réponse, reflets de son isolement. Cette chorégraphie rompt avec la grâce et la légèreté des pas romantiques pour un langage plus terre-à-terre et viscéral.
La scénographie : les décors de Marie-Louise Ekman ne sont pas réalistes : en fond de scène, des dessins de fragments de corps. L’action se déroule dans un espace hospitalier ou un lieu d’isolement, qui contraste avec le cadre bucolique du ballet romantique.
Transformation des pas de deux et des variations : Dans la version d’Ek, le pas de deux traditionnel entre Giselle et Albrecht est transformé en une série de confrontations physiques, où la danse exprime une lutte plus qu’un échange amoureux.
À retenir
La Giselle de Mats Ek se distingue par sa réinterprétation intense et réaliste, qui fait écho aux préoccupations modernes tout en respectant l’essence tragique et romantique de l’œuvre. En utilisant une chorégraphie expressive, des décors non réalistes et une approche psychologique des personnages, Ek transforme Giselle en un ballet profondément humain, ancré dans les réalités de la société contemporaine. Cette œuvre novatrice rappelle que le ballet est un art vivant, capable de se renouveler et de s’adapter aux problématiques modernes, tout en restant fidèle à sa nature émotionnelle et expressive.
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Pour aller plus loin
Analyse Œuvre chorégraphique
Giselle est un ballet créé en 1841 à l’Académie royale de Musique. L’œuvre est chorégraphiée par Jean Coralli et Jules Perrot, sur une musique d’Adolphe Adam. L’Opéra de Paris présente Giselle comme une œuvre qui a ouvert une nouvelle esthétique dans l’histoire de la danse occidentale, associée à l’univers fantastique et diaphane du romantisme.
Analyse Œuvre chorégraphique
Comment Dada Masilo a-t-elle pu réinventer Giselle en 2017 sans en perdre l’âme ? Dans la version originale de 1841, chorégraphiée par Jean Coralli et Jules Perrot, Giselle est l’un des sommets du ballet romantique. Le corps y cherche la légèreté, l’effacement, presque un détachement du réel.
Analyse Œuvre chorégraphique
Comment Akram Khan transforme-t-il Giselle en 2016 pour parler du monde d’aujourd’hui ? Dans la version de Jean Coralli et Jules Perrot, en 1841, Giselle est l’histoire d’une jeune paysanne séduite par un aristocrate, trahie, poussée à la folie puis sauvée par l’amour au-delà de la mort.
Fiche chorégraphe
Mats Ek est un chorégraphe suédois. En 1982, il propose une version moderne de Giselle pour le Cullberg Ballet, puis, en 1987, une relecture du Lac des cygnes. Ses versions ne cherchent pas à illustrer le romantisme : elles explorent la fragilité humaine, la différence, et la frontière trouble entre la normalité et l’exclusion.
Sources. Texte d’analyse : Sophie Martinez, Le Labo d’Art (cours « Danse et costume : parti pris artistique »). Références citées dans le texte : Numeridanse, Opéra de Paris, ResMusica. Vidéo : Giselle · Mats Ek · 1982.









