Enseignement - Classe Terminale
La danse et les biens culturels de consommation
Sujet : Comment certains chorégraphes intègrent-ils et détournent-ils les codes de la culture populaire pour en révéler les mécanismes de consommation ?
Sommaire
Dossier - Analyse du sujet
Activité 1 - Comprendre le sujet
Activité 2 - Construire mon corpus de connaissances de la partie 1
Dossier - Médias, culture populaire et danse : une histoire croisée
Dossier - Danse, droit et limites de la diffusion à l’ère numérique
Dossier - Entretien avec Blanca Li
Dossier - Analyse chorégraphique de Robot! de Blanca Li
Dossier - La danse et les réseaux
Dossier - (La)Horde, esthétiques post-Internet et corps viraux
Activité 3 – Construire le corpus de connaissances de la partie 2
Dossier - Maguy Marin : Ligne de crête (2018)
Dossier - Yvonne Rainer : No Manifesto (1965)
Dossier - Lucinda Childs : Carnation (1964)
Dossier - Des avant-gardes au postmodern : un siècle de danse contre la performance
Activité 4 – Construire le corpus de connaissances de la partie 3
Dossier - Umwelt de Maguy Marin
Dossier - Plagiat, appropriation et création : de Yoann Bourgeois à Beyoncé
Dossier - Le «marché de la danse»
Dossier - Loïe Fuller et la Danse Serpentine : la propriété artistique au cœur de la modernité
Activité 5 - Dissertation
Activité 6 - Evaluation formative
Activité 7 - Préparation au grand oral
Activité 8 – Co-évaluation des oraux argumentés
"La culture de masse, c’est l’art de transformer l’originalité en produit, l’expression en bien, l’émotion en marchandise."
Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970
Dossier - Analyse du sujet
Comment certains chorégraphes intègrent-ils et détournent-ils les codes de la culture populaire pour en révéler les mécanismes de consommation ?
Ce sujet interroge la manière dont la danse contemporaine s’empare d’éléments issus de la culture populaire : robotique, réseaux sociaux, culture virale, objets du quotidien, open-space, publicité, vidéoclip, culture numérique, gestes standardisés ou formes spectaculaires.
Les thèmes du sujet :
La culture populaire, en particulier depuis la seconde moitié du XXe siècle, est devenue un réservoir d’images et de gestes pour les artistes contemporains. Les chorégraphes s’en emparent de façon critique, non pour plaire au public ou pour céder à la mode, mais pour interroger la manière dont nos corps, nos goûts, nos désirs sont façonnés par des logiques marchandes.
Leur démarche artistique soulève une tension : comment créer une œuvre critique dans un système qui a tendance à tout absorber, tout vendre, y compris la contestation ?
Définition des mots clefs du sujet :
Chorégraphes : artistes qui créent des œuvres en organisant des mouvements dans l’espace et le temps. Dans ce sujet, il s’agit de chorégraphes contemporains qui développent une démarche réflexive sur la société.
Intègrent : ils reprennent ou utilisent les codes de la culture populaire (esthétiques, gestes, références visuelles ou sonores).
Détournent : ils ne se contentent pas de reproduire ces codes ; ils les modifient, les réinterprètent ou les exagèrent pour en montrer les limites, voire les dénoncer.
Codes de la culture populaire : ensemble des signes, esthétiques et habitudes de consommation issus des médias de masse (publicité, clips, télévision, réseaux sociaux, jeux vidéo, danse urbaine). Ils sont reconnaissables, souvent standardisés, facilement diffusés.
Mécanismes de consommation : logiques qui régissent l’économie culturelle : production à grande échelle, standardisation, rentabilité, obsolescence rapide, recherche du spectaculaire, culte de l’image.
Synthèse de l’analyse du sujet
Le sujet « Comment certains chorégraphes intègrent-ils et détournent-ils les codes de la culture populaire pour en révéler les mécanismes de consommation ? » invite à penser la danse comme un art critique inscrit dans une société d’images.
Dans un premier temps, les chorégraphes utilisent les codes populaires parce qu’ils parlent immédiatement au spectateur : robotique, culture numérique, réseaux sociaux, objets du quotidien, gestes viraux. Dans un second temps, ils les détournent pour en révéler les limites : répétition, automatisme, saturation, absurdité, standardisation du corps. Enfin, le cours interroge une tension plus complexe : une œuvre qui critique la société de consommation peut-elle échapper aux circuits culturels qui la diffusent, la valorisent et parfois la récupèrent ?
Idée essentielle :
La danse peut utiliser les codes de la culture populaire pour mieux les mettre à distance. Elle transforme alors des gestes familiers en outils de critique : le corps dansant révèle comment nos désirs, nos images et nos mouvements peuvent être façonnés par la consommation.
Questionnement
- En quoi les références à la culture populaire permettent-elles aux chorégraphes de créer un lien avec les spectateurs contemporains ?
- Pourquoi certains artistes choisissent-ils de ne pas rejeter ces codes, mais de les intégrer dans leur écriture chorégraphique ?
- Quels procédés leur permettent de détourner ces références pour en proposer une lecture critique ?
- Que révèle cette démarche sur notre rapport collectif aux images, aux gestes et aux corps dans l’espace médiatique ?
- La danse peut-elle encore échapper à une logique de consommation, ou est-elle inévitablement absorbée par les circuits culturels dominants ?
Problématique
En quoi l’appropriation des codes de la culture populaire permet-elle aux chorégraphes de créer un lien immédiat avec le spectateur, tout en révélant les logiques de standardisation, d’aliénation et de marchandisation des corps ?
Cette problématique permet de construire une dissertation en trois parties : d’abord l’intégration des codes populaires, ensuite leur détournement critique, enfin la tension entre critique artistique et récupération marchande.
Plan
I. La culture populaire comme matière première de la création chorégraphique contemporaine
Idée directrice :
Dans un premier temps, les chorégraphes utilisent les codes de la culture populaire parce qu’ils sont immédiatement reconnaissables. Ils permettent au spectateur d’entrer rapidement dans l’œuvre : robotique, culture virale, réseaux sociaux, médiatisation du corps, esthétique urbaine ou spectaculaire.
II. Détourner les codes pour en révéler les mécanismes aliénants
Idée directrice :
Dans un second temps, les chorégraphes ne se contentent pas de reproduire les codes de la culture populaire. Ils les déforment, les saturent, les rendent absurdes ou les refusent. Le détournement devient alors une stratégie critique.
III. La danse contemporaine entre critique et récupération dans le système culturel marchand
Idée directrice :
Enfin, il faut interroger la place de l’œuvre critique dans les circuits de diffusion. Une danse peut dénoncer la consommation, mais elle peut aussi être programmée, médiatisée, copiée, vendue ou institutionnalisée. Cette tension oblige à réfléchir aux limites de la critique artistique.
Activité 1 - Comprendre le sujet
Analyser des images
Comment certains chorégraphes intègrent-ils et détournent-ils les codes de la culture populaire pour en révéler les mécanismes de consommation ?
Question centrale :
Les chorégraphes reprennent-ils les codes de la culture populaire pour les imiter, ou pour les transformer en outils critiques ?
Cette activité reprend les trois supports déjà présents dans le cours : Robot! de Blanca Li, To Da Bone de (La)Horde et Ligne de crête de Maguy Marin. Ces trois images permettent d’entrer dans le sujet par trois types de codes populaires : la robotique, la culture virale et la société de consommation.
Consignes:
À partir des trois images, vous devez montrer comment les chorégraphes intègrent puis détournent des codes de la culture populaire.
Il faut suivre trois étapes :
Décrire ce que l’on voit : corps, décor, objets, costumes, postures, espace, relation entre les interprètes.
Identifier les codes populaires : robotique, réseaux sociaux, culture urbaine, culture numérique, objets de consommation, gestes ordinaires, monde du travail.
Interpréter l’effet critique : l’œuvre glorifie-t-elle ces codes ou les met-elle à distance ? Que révèle-t-elle de notre rapport aux corps, aux objets, aux images ou à la consommation ?
Axes d’observation
1. Le corps
Le corps apparaît-il comme humain, mécanique, collectif, isolé, standardisé, épuisé ou automatisé ?
Le mouvement semble-t-il libre, répétitif, viral, robotique, banal ou contraint ?
2. L’espace
L’espace évoque-t-il une scène technologique, un espace urbain, un réseau social, un open-space, un intérieur domestique ou un lieu saturé d’objets ?
L’espace permet-il au corps de s’exprimer librement ou semble-t-il le conditionner ?
3. Les objets et les signes visuels
Quels objets ou signes sont reconnaissables ?
Robots, machines, vêtements urbains, lumières, meubles, produits, écrans, objets domestiques, décor de bureau.
Ces éléments sont-ils simplement présents ou deviennent-ils porteurs d’une critique ?
4. Le rapport au spectateur
Le spectateur reconnaît-il immédiatement les codes utilisés ?
Se sent-il amusé, inclus, surpris, gêné, mis à distance ou confronté à une critique ?
5. Le type de détournement
Le code populaire est-il reproduit tel quel ?
Est-il exagéré, répété, saturé, rendu absurde, déplacé ou politisé ?
Questions de travail
1. Décrire les documents
Que voit-on dans l’image de Robot! ?
Quels éléments évoquent l’univers de la technologie, de la machine ou du corps robotisé ?
Que voit-on dans l’image de To Da Bone ?
Comment le groupe, les vêtements, les postures ou l’énergie évoquent-ils une culture virale et urbaine ?
Que voit-on dans l’image de Ligne de crête ?
Comment l’accumulation d’objets et l’organisation de l’espace évoquent-elles la surconsommation ?
2. Identifier les codes populaires
Dans Robot!, quels codes sont associés à la robotique et à la technologie ?
Dans To Da Bone, quels codes renvoient aux réseaux sociaux, aux danses virales et à la culture jeune ?
Dans Ligne de crête, quels codes renvoient à la consommation, au travail de bureau et à l’accumulation matérielle ?
3. Interpréter le détournement
Dans Robot!, la machine est-elle seulement ludique ou devient-elle aussi une critique du corps automatisé ?
Dans To Da Bone, la danse virale est-elle seulement spectaculaire ou devient-elle une énergie collective de résistance ?
Dans Ligne de crête, les objets sont-ils seulement décoratifs ou dénoncent-ils l’enfermement dans la consommation ?
4. Comparer les trois images
Quelle œuvre utilise un code technologique ?
Quelle œuvre utilise un code numérique et viral ?
Quelle œuvre utilise les codes de la société de consommation ?
Quel point commun peut-on repérer entre ces trois images ?
Comment chacune transforme-t-elle un élément familier en question critique ?
5. Problématiser
Les chorégraphes doivent-ils rejeter la culture populaire pour la critiquer ?
Peut-on utiliser les codes de la consommation contre la consommation elle-même ?
À partir de quand une reprise devient-elle un détournement ?
La danse peut-elle rendre visibles les mécanismes qui conditionnent nos gestes, nos désirs et nos images ?

Document 1 — Corps humain, robotique et imaginaire technologique
Robot! — Blanca Li — 2013
Cette image permet d’observer la relation entre le corps humain et le robot. Le spectacle met en scène des danseurs, des robots NAO et des machines musicales. L’univers est immédiatement reconnaissable : robotique, technologie, automatisation, corps-machine, humour visuel. La présentation de Robot! indique que le spectacle explore la relation entre humains et machines, avec notamment les robots NAO et les machines musicales de Maywa Denki.
Ici, la culture populaire de la machine est utilisée comme point d’entrée. Le robot amuse, fascine, inquiète parfois. Mais l’œuvre ne se limite pas à un effet spectaculaire : elle questionne aussi la frontière entre humain et objet technique.

Document 2 — Culture virale, jeunesse et danse post-Internet
To Da Bone — (La)Horde — 2017
Cette image permet d’observer un groupe de jeunes danseurs dans une esthétique urbaine, collective et intense. Le code populaire central est celui du jumpstyle, danse virale diffusée par Internet, notamment par YouTube. Dance Reflections présente To Da Bone comme une œuvre qui interroge le rôle des nouveaux médias, en particulier Facebook et YouTube, dans la mobilisation des groupes et les formes contemporaines d’opposition.
Ici, le code populaire n’est pas seulement montré : il est déplacé de l’écran vers la scène. La danse virale devient une énergie collective, physique et politique.

Document 3 — Surconsommation, objets et saturation du quotidien
Ligne de crête — Maguy Marin — 2018
Cette image permet d’observer un espace saturé d’objets, de meubles, de produits, de gestes ordinaires et de corps isolés. La culture populaire apparaît ici à travers le quotidien de la consommation : open-space, objets domestiques, nourriture, accumulation, travail, fatigue, standardisation. La Compagnie Maguy Marin indique que Ligne de crête est créée en 2018 au TNP de Villeurbanne dans le cadre de la Biennale de la danse de Lyon.
Ici, le décor n’est pas seulement réaliste. Il devient critique : il montre l’encombrement matériel, l’isolement des individus et l’absurdité d’un monde organisé par la production et la consommation.
| Robot! | To Da Bone | Ligne de crête | Sous les fleurs de Thomas Lebrun (2017) | |
|---|---|---|---|---|
| Chorégraphe / collectif / date | ||||
| Code populaire repéré | ||||
| Gestes / postures visibles | ||||
| Costume / décor / objets | ||||
| Relation entre les corps | ||||
| Fonction du code populaire | ||||
| Détournement ou effet critique | ||||
| Effet produit sur le spectateur | ||||
| Idée clé à retenir |
Une question, une réponse :
Comment les chorégraphes transforment-ils la place du spectateur ?
Dans cet épisode des Antisèches, Lelabodart ouvre une série consacrée au rôle du spectateur en danse. Depuis le début du XXe siècle, les chorégraphes ne transforment pas seulement les mouvements : ils déplacent aussi la place du public.
À travers les références suivantes :
• Gala du Ballet de l’Opéra national de Paris — Opéra Garnier — 2016
• Planetary Dance — Anna Halprin — Paris, 2012
• Umwelt — Maguy Marin — 2004
Cet épisode montre que le spectateur peut être observateur, participant ou confronté. Il peut admirer une œuvre à distance, entrer dans une expérience collective ou être mis en crise dans ses attentes.
👉 Objectif :
Comprendre que la relation au spectateur fait partie de l’écriture chorégraphique.
Activité 2 - Construire mon corpus de connaissances de la partie 1
I — La culture populaire comme matière première de la création chorégraphique contemporaine
Objectif de l’activité
Construire l’argumentation de la partie I :
I — La culture populaire comme matière première de la création chorégraphique contemporaine
Dans cette partie, il s’agit de montrer que les chorégraphes contemporains s’appuient sur des codes issus de la culture populaire parce qu’ils sont immédiatement reconnaissables par les spectateurs : robotique, culture numérique, danse virale, réseaux sociaux, publicité, vidéoclip, gestes standardisés, objets techniques.
Ces codes permettent d’entrer rapidement dans l’œuvre. Ils créent un effet d’identification, de connivence ou d’inclusion. Mais ils ouvrent déjà une tension critique : ce que le spectateur reconnaît comme familier peut aussi devenir inquiétant, répétitif, standardisé ou aliénant.
1. À rendre — individuel, fin de séquence
À partir de l’analyse des documents étudiés, vous réaliserez une fiche de révision sur :
« La culture populaire comme matière première de la danse contemporaine »
Votre fiche devra répondre aux questions suivantes :
Comment les médias ont-ils transformé notre rapport à la danse ?
Comment les chorégraphes utilisent-ils des codes populaires immédiatement reconnaissables ?
Pourquoi la robotique, les réseaux sociaux ou les danses virales peuvent-ils devenir des matières chorégraphiques ?
Comment ces codes créent-ils une connivence avec le spectateur contemporain ?
À partir de quand un code populaire intégré dans une œuvre commence-t-il à produire une distance critique ?
Vous devrez obligatoirement mobiliser les supports étudiés :
Médias, culture populaire et danse : une histoire croisée
Robot! — Blanca Li — 2013
Entretien avec Blanca Li autour de Robot!
To Da Bone — (La)Horde — 2017
La danse et les réseaux / esthétiques post-Internet
Danse, droit et limites de la diffusion à l’ère numérique
Cette dernière ressource sera conservée comme appui transversal : elle prépare déjà la réflexion de la partie III sur diffusion, circulation, appropriation et récupération.
2. Travail collectif en classe — World Café
Chaque table analyse une œuvre à partir :
d’un extrait vidéo ;
d’une image ou d’un document iconographique ;
du dossier documentaire fourni ;
des axes d’analyse proposés.
Objectif : produire une fiche synthèse commune permettant de construire l’argumentation de la partie I.
Table 1
Médias, culture populaire et danse : une histoire croisée
Axe d’analyse
Comprendre comment la danse devient un langage médiatique, visible, reproductible et consommable.
Questions de travail
Comment le cinéma, la télévision, le vidéoclip puis les réseaux sociaux transforment-ils la manière de voir la danse ?
Pourquoi les médias favorisent-ils des formes courtes, efficaces, spectaculaires ou facilement mémorisables ?
Comment la publicité utilise-t-elle la danse pour vendre une émotion, une énergie ou une image de marque ?
Pourquoi les plateformes numériques modifient-elles la manière de produire et de partager le mouvement ?
Comment la danse passe-t-elle du spectacle vivant à l’image consommable ?
En quoi cette histoire médiatique permet-elle de comprendre les œuvres de Blanca Li et de (La)Horde ?
Idée à retenir
Les médias transforment la danse en image circulante. Le corps dansant devient visible, reproductible, partageable et parfois consommable. Les chorégraphes contemporains s’emparent de cette réalité pour interroger la place du corps dans la culture populaire.
Table 2
Robot! — Blanca Li — 2013
Axe d’analyse
La robotique comme code populaire : fascination technologique et questionnement du corps-machine.
Questions de travail
Quels éléments de Robot! renvoient à la culture populaire de la machine : robots, automatisation, sons mécaniques, humour, science-fiction, technologie du quotidien ?
Comment les danseurs imitent-ils ou détournent-ils les mouvements robotiques ?
Pourquoi les robots NAO peuvent-ils produire à la fois de l’amusement, de l’empathie et de l’inquiétude ?
Comment la relation entre danseurs humains et robots trouble-t-elle la frontière entre vivant et machine ?
La technologie est-elle utilisée seulement pour faire spectacle ou pour questionner notre rapport au corps ?
En quoi Robot! permet-il d’identifier une première fonction des codes populaires : créer une reconnaissance immédiate chez le spectateur ?
Idée à retenir
Dans
Robot!, Blanca Li utilise la culture populaire de la robotique pour créer un univers immédiatement identifiable. Le robot amuse et fascine, mais il permet aussi de questionner l’automatisation des gestes, la dépendance technologique et la transformation du corps humain en corps-machine.
Table 3
To Da Bone — (La)Horde — 2017
Axe d’analyse
Le jumpstyle et la culture post-Internet : transformer une danse virale en énergie chorégraphique collective.
Questions de travail
Qu’est-ce que le jumpstyle et pourquoi peut-on le relier à une culture de réseau ?
Comment une danse née ou diffusée sur Internet peut-elle devenir une matière scénique ?
Quels éléments de l’œuvre évoquent la viralité : répétition, intensité, imitation, communauté, format court, énergie immédiatement visible ?
Comment le passage de l’écran à la scène transforme-t-il la danse ?
Pourquoi le groupe donne-t-il une dimension politique à un geste d’abord individuel ou amateur ?
En quoi To Da Bone montre-t-il que la culture populaire peut devenir une matière chorégraphique contemporaine ?
Idée à retenir
Dans To Da Bone, (La)Horde transpose sur scène une danse virale issue d’Internet. Le jumpstyle devient une énergie collective, physique et politique. La culture numérique n’est plus seulement un lieu de diffusion : elle devient une source de création chorégraphique.
Comment les médias ont-ils transformé notre rapport à la danse et utilisé le corps dansant dans la culture populaire ?
Médias, culture populaire et danse : une histoire croisée
Depuis le début du XXe siècle, les médias jouent un rôle croissant dans la circulation des images, des sons et des gestes. Le cinéma, la télévision, la publicité, puis les plateformes numériques ont transformé en profondeur le rapport entre le spectateur et la danse. Non seulement ils ont façonné de nouveaux modèles esthétiques, mais ils ont aussi intégré la danse dans leurs propres dispositifs de communication et de séduction. Ce dossier propose une histoire croisée entre les évolutions médiatiques et la place de la danse dans la culture populaire, du music-hall au clip TikTok.
I. Cinéma, télévision, vidéoclip : la danse au service du spectaculaire
Dès les années 1920, le cinéma muet puis parlant met en scène la danse comme un spectacle visuel séduisant. Fred Astaire, Ginger Rogers ou Gene Kelly deviennent des figures emblématiques d’un cinéma musical chorégraphié, où la danse incarne le glamour, la virtuosité et la joie de vivre.
Dans les années 1950-60, la télévision généralise les émissions de variétés : des artistes comme Joséphine Baker ou Sylvie Vartan y apparaissent régulièrement, incarnant un nouveau modèle de danse pop, rapide, formatée. La danse y est présentée en gros plan, dans un format court, rythmée par le montage.
L’arrivée de MTV en 1981 marque un tournant. Le vidéoclip devient un format hybride, mêlant musique, narration brève, montage nerveux et danse stylisée. Des clips comme Thriller (1983) de Michael Jackson fixent des gestes qui deviennent viraux bien avant l’ère numérique. La danse devient un produit culturel consommable, répétable, vendable.
II. Publicité, communication et marketing : la danse comme langage visuel
À partir des années 1980, les grandes marques s’approprient les gestes dansés pour communiquer des valeurs : énergie, jeunesse, liberté. La danse devient un langage visuel utilisé dans les spots publicitaires, les lancements de produit, les campagnes virales.
Exemples marquants :
Les campagnes Nike ou Adidas utilisant le hip-hop comme esthétique dynamique et rebelle.
Les clips publicitaires Apple ou iPod mettant en scène des corps dansants, silhouettes colorées en mouvement sur fond blanc : l’énergie dansée comme symbole de la marque.
L’usage des flash mobs dans les gares ou centres commerciaux comme outil de communication événementielle (ex. T-Mobile, 2009).
La danse devient alors une figure de communication immédiate : elle ne raconte pas une histoire, elle vend une émotion. Elle est utilisée pour capter l’attention, séduire, fédérer. Elle se transforme en vecteur de désir, au service du marketing.
III. Réseaux sociaux et plateformes : la danse à l’ère du numérique viral
Depuis les années 2010, les plateformes comme YouTube, Instagram, TikTok ou Snapchat transforment profondément les formes de danse. On ne danse plus uniquement sur scène, mais pour la caméra : cadrage vertical, format court, musique intégrée.
Les réseaux sociaux imposent des formes nouvelles :
Gestes codifiés faciles à reproduire : bras, hanches, mimiques.
Chorégraphies virales : quelques secondes, fortes en impact visuel
.Esthétique algorithmique : les vidéos dansées les plus performantes sont celles qui répondent à des critères de visibilité (centre du cadre, lumière, musique tendance…).
Cette logique bouleverse la danse elle-même : le geste devient contenu, le corps devient image. La performance est remplacée par la reproductibilité. De nombreux jeunes chorégraphes se forment sur ces formats, créant une danse instantanée, éphémère, ultra-visible.
L’histoire des médias est indissociable de l’histoire de la danse populaire : ils l’ont diffusée, transformée, mais aussi instrumentalisée. La danse est passée du spectacle filmé à l’image virale, du langage scénique à l’outil de communication. Si certains chorégraphes contemporains s’en emparent pour interroger cette évolution, c’est aussi parce que le médium a profondément modifié notre manière de regarder, d’imiter, et de consommer le mouvement.
La danse à l’ère de la diffusion massive : quelles limites juridiques, éthiques et artistiques ?
Danse, droit et limites de la diffusion à l’ère numérique
La numérisation des pratiques artistiques et l’explosion des plateformes de diffusion (YouTube, TikTok, Instagram, captations de spectacles) ont permis à la danse d’atteindre une visibilité sans précédent. Pourtant, cette circulation rapide et souvent incontrôlée du corps dansant soulève de nombreuses questions : qui détient l’image du danseur ? À qui appartient une chorégraphie ? Où commence et où s’arrête le plagiat ? Ce dossier propose d’interroger les limites juridiques et éthiques de ce phénomène de démocratisation.
I. Le droit à l’image : qui contrôle le corps filmé ?
I. Le droit à l’image : qui contrôle le corps filmé ?
En droit français, le droit à l’image protège toute personne identifiable sur une photographie ou une vidéo. Cela signifie qu’un danseur peut théoriquement s’opposer à la diffusion de son image, même dans un cadre artistique.
Mais dans les faits :
De nombreux spectacles sont captés, filmés, photographiés puis mis en ligne sans demande d’autorisation spécifique, surtout sur les réseaux sociaux.
La diffusion virale d’extraits (répétitions, scènes volées, captations non officielles) échappe à toute régulation.
Les danseurs amateurs ou professionnels filmés dans des contextes non maîtrisés (ex. répétitions, concours, flash mobs) voient leur image circuler sans leur consentement explicite.
II. Droit d’auteur et chorégraphie : une protection difficile à faire valoir
En France, la chorégraphie est protégée par le droit d’auteur au même titre qu’une œuvre littéraire ou musicale. Pour qu’une œuvre chorégraphique soit protégée, elle doit remplir plusieurs critères :
Être originale (refléter la personnalité de son auteur),
Être fixée (notée, filmée ou décrite de manière précise).
Mais dans la réalité
:Peu de chorégraphies contemporaines sont notées formellement (par labanotation ou benesh, par exemple),
La circulation rapide des vidéos rend la traçabilité des œuvres difficile,
Des gestes ou séquences peuvent être repris sans qu’on puisse prouver l’intention de copier.
III. Plagiat, appropriation, récupération : quand l’art devient produit
La frontière entre inspiration, citation, hommage et plagiat est souvent floue. Dans une culture mondialisée où les images circulent librement, la notion d’originalité est fragilisée.
Les artistes peuvent être :
accusés de récupération, lorsqu’ils empruntent des formes populaires (hip-hop, danses africaines ou orientales) sans en reconnaître la provenance,
suspectés de plagiat, lorsque des dispositifs scéniques, des gestes ou des idées sont repris sans autorisation.
En parallèle, les institutions culturelles (festivals, maisons de production) contribuent parfois à cette récupération en transformant des gestes contestataires en produits artistiques vendables. Le danger est alors double : effacement de la source et instrumentalisation commerciale de la création.
Exemple : certaines œuvres d’inspiration urbaine sont présentées dans des festivals internationaux sans associer les créateurs d’origine, ce qui crée un décalage entre intention critique et exploitation institutionnelle.
La visibilité croissante de la danse à l’ère numérique pose des enjeux majeurs : juridiques (protection de l’auteur et de l’interprète), éthiques (respect des sources, des communautés) et artistiques (préservation de la singularité). Dans un système où tout peut être capté, diffusé, repris, le risque est grand de voir l’œuvre chorégraphique réduite à un simple contenu. Pour que la danse reste un espace de création et de résistance, elle doit affirmer sa complexité et faire respecter ses droits.
« Pourquoi créer une fiction ultramécanique avec Robot ! ? »
Entretien avec Blanca Li
Dans cet entretien publié par Le Monde en juin 2013, Blanca Li revient sur sa motivation à créer Robot!, spectacle mêlant danseurs, robots NAO et machines musicales. Ce dossier s’appuie sur trois extraits commentés pour éclairer sa démarche de critique ludique de la relation homme-machine, tout en questionnant les formes populaires et médiatiques détournées.
I. Quel constat la pousse à créer un monde ultramécanique ?
« À force de vivre au quotidien entourée de machines... j’ai eu envie d’évoquer ces objets qui partagent notre vie, nous font oublier l’humain et n’auront bientôt plus besoin de nous. »
Commentaire
Blanca Li part d’un constat sociétal : l’omniprésence croissante des machines (aspirateurs automatiques, bornes, supermarchés, contrôle automatique) menace notre lien au vivant. Robot! naît d’une volonté de fictionner ce basculement pour en révéler la portée critique.
II. Pourquoi introduire à la fois des robots « compagnons » et des machines musicales ?
« Je collabore depuis trois ans avec des experts en robotique… des machines musicales d’abord… et puis des robots de compagnie… très mignons… qui dansent, plient les genoux… »
Commentaire
L’alternance entre robots utilitaires (NAO, musiciens) et sensations anthropomorphes crée un contraste esthétique et émotionnel. Les machines musicales instaurent un climat machinique, les robots compagnons suscitent l’empathie ; ensemble, ils ouvrent une tension critique entre charme et aliénation.
III. Quel rapport tisse-t-elle entre danseurs et robots ?
« Je veux questionner l’hybridation entre humain et robot… On s’habitue vite à leur présence. Jusqu’à trouver normal de vivre avec eux et d’avoir des émotions très humaines à leur contact. »
Commentaire
Blanca Li transforme le plateau en espace d’hybridation sensible : le spectateur doit passer d’un étonnement à un rapprochement avec les automates. Les émotions suscitent une réflexion sur la porosité des frontières technologique/humaine, et sur le rôle de l’art pour reconfigurer ces limites.
Dans Robot!, Blanca Li propose une fiction ultramécanique qui joue sur l’émotion, le rire et la réflexivité. L’entretien montre sa démarche précise :
• Basée sur une observation de la société technologique ;
• Appuyée sur l’esthétique pop et l’empathie ;
• Structurée comme un dialogue humain-machine.
Analyse chorégraphique de Robot! (2013)
Analyse chorégraphique de Robot! de Blanca Li
1. Un dispositif hybride : humains, robots NAO et machines musicales
Blanca Li orchestre un plateau peuplé de trois types d’artefacts mécaniques : les robots NAO (humanoïdes), les machines musicales signées Maywa Denki, et les danseurs humains.
Les robots NAO, réduits à la taille d’un enfant, apparaissent comme des créatures maladroites (chutes fréquentes), suscitant à la fois l’humour et l’empathie
Les machines musicales, sculptures animées, produisent une musique mécanique, sans musicien humain live, renforçant l’ambiguïté techno-esthétique .
Les danseurs, quant à eux, mimétisent les mouvements robotiques et construisent avec eux des interactions chorégraphiées, s’inscrivant dans une relation de tension et de dialogue.
→ Ce choix scénique pose la question des frontières homme/objet, et interroge le spectateur sur la coexistence émotionnelle entre humain, machine et système sonore.
2. Mouvements codifiés et mimétisme
Dès l’ouverture, les danseurs adoptent un mouvement robotique : blocages articulaires, transitions saccadées, rigidité, exécutés en synchronie .
Puis, une projection vidéo anatomique transforme lentement un corps humain en image de corps machine, passant de chair transparente à architecture métallique :
La chorégraphie débute comme un mimétisme froid, pour progressivement se départir de sa rigueur mécanique.
Le pas de deux humain/robot est filmé comme un moment de sympathie et de maladresse candide : le robot tient la main, fléchit le genou, provoquant rires et un sentiment d’attendrissement.
→ Ce mimétisme généralisé fonctionne comme un miroir critique : les humains embrassent la posture robotique et la robotique tente l’humanisation.
3. Interactions techniques et plateau vivant
Les robots tombent régulièrement et nécessitent l’intervention de techniciens en coulisse
: cette fragilité mécanique rappelle notre dépendance technologique, faisant écho aux pannes numériques contemporaines.
Dans une séquence, les danseurs manipulent les robots comme des poupées articulées, soulignant la mise sous contrôle, tout autant que la fantaisie chorégraphique .
À d’autres moments, les danseurs sont projetés en miroir du mouvement mécanique : lumière stroboscopique, rythmes percussifs, ambiance industrielle. C’est le plateau-machine, où l’humain devient lui-même une mécanique vivante .
→ Ce jeu mimétique met en lumière la porosité des identités et la capacité du corps humain à se reconfigurer comme un objet technique.
4. Ton ludique, effet de connivence et critique implicite
L’effet comique est omniprésent : les robots provoquent des rires, les interactions sont attendrissantes, et les scènes entre danseurs et automates indiquent une complicité stérile .
Une critique se cache derrière cette fraîcheur : la danse devient un jeu sérieux où se déploie une présence critique au sein d’un univers technologique. Le spectacle questionne notre coexistence avec la machine, tout en s’appuyant sur l’humour comme vecteur d’écoute.
→ La stratégie d’humour et d’empathie engage le spectateur sans le brusquer, l’invitant à réfléchir sur le techno‑social sans tomber dans la satire ou la dystopie.
5. Tensions dramaturgiques et limites de la forme
Plusieurs critiques relèvent une légère sur-longueur du spectacle (90 minutes) et un certain manque d’évolution dramatique au fil du temps .
Des scènes semblent répétitives, comme si le fil rouge dramatique était noyé dans le flux chorégraphique.
Pourtant, structurellement, Blanca Li alterne séquences mécaniques froides, duos humains-mécaniques, et moments d’anthropomorphisme (robot “câlin”) pour maintenir un climat émotionnel changeant.
→ Ces limites dramaturgiques n’affaiblissent pas l’enjeu artistique : l’œuvre reste une exploration physique, sensible et critique de la relation homme-machine.
Robot! de Blanca Li fonde sa puissance sur une forme hybride et ludique, où la solennité robotique et la sensibilité parentale s’entrelacent. Grâce à un mimétisme chorégraphique, des dysfonctionnements visibles et un humour bienveillant, la pièce invite à une réflexion subtile sur la cohabitation technologique. Si le spectacle peut sembler parfois long, son formalisme critique et sa mise en tension entre corps-humain et objets-machines font de Robot! Une pièce emblématique de la danse contemporaine politique.
(La)Horde, esthétiques post‑Internet : pourquoi “danser en ligne puis sur scène” ?
La danse et les réseaux
Créé en 2013 par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel, le collectif (La)Horde se définit comme une troupe de danse post‑Internet. Leur spectacle To Da Bone (2017) adapte sur scène le jumpstyle, danse virale née sur YouTube, en convoquant des danseurs amateurs de toute l’Europe. Ce dossier éclaire leur démarche : comment le collectif utilise les codes du numérique pour explorer les dynamiques du corps viral, les formes d’un engagement corporel, et les potentialités politiques du geste dansé.
I. Une esthétique née des plateformes numériques
Le jumpstyle est un produit de la culture en ligne : il s’invente dans la chambre, filmé en format vertical ou horizontal, partagé sur YouTube. (La)Horde s’est formé en observant ces pratiques virales et en souhaitant les trasposer collectivement sur scène
La chorégraphie repose sur deux pas basiques : l’alternance rythmique typique du oldschool et l’intensité physique du hardjump. Une gestuelle épurée, énergique, qui devient soudainement un langage dérivé des réseaux, fabriqué pour être partagé, imité, commenté.
II. L’effet de groupe : du cercle digital au peloton scénique
Sur Internet, les jumpers se filment seuls, puis migrent vers des battle, des ligues virtuelles ou réelles
. (La)Horde rassemble onze danseurs autodidactes pour former un peloton scénique : leur mouvement synchronisé évoque une unité militaire ou une pulsion collective
Chaque solo dure environ 25 secondes : un lâcher-prise physique, un exutoire contre des frustrations intimes. Les corps explosent, suent, halètent puis se recentrent, incarnant une forme de révolte apaisée, un chant de défi, physique et social
III. De la viralité comme outil politique et esthétique
(La)Horde revendique le terme de “post‑internet dance” pour désigner une danse née et pensée sur Internet Le travail chorégraphique interroge ce que signifie danser pour être vu, commenté, approuvé – comme un post Instagram ou un challenge TikTok. Mais sur scène, la danse en groupe installe une tension : on sent la jonction entre viralité et corps collectif, l’énergie individuelle intégrée dans une armée esthétique, politique .
Cette chorégraphie devient alors espace critique : elle interroge notre rapport à la scansionalisation, à l’épuisement par performance, au collectif comme réponse à l’isolement numérique.
Avec To Da Bone, (La)Horde fait de la chorégraphie virale un objet de réflexion. Leur démarche, qu’ils qualifient de post‑Internet, dépasse la simple citationalité. Ils récupèrent un geste du web, l’intensifient, le restituent au plateau avec une force collective, pour dévoiler comment la culture numérique modifie nos façons de danser, de créer et de résister. Le spectacle illustre l’ambiguïté entre adhésion aux formes digitales et capacité à les détourner pour en révéler le potentiel critique.
Analyse chorégraphique de To Da Bone (2017)
(La)Horde, esthétiques post-Internet et corps viraux
Fondé en 2013, le collectif (La)Horde s’inscrit dans une esthétique qu’ils qualifient eux-mêmes de post-Internet. Leur pièce To Da Bone (2017) propose un geste fort : faire entrer sur scène des danses nées sur Internet, filmées dans des chambres d’adolescents, comme le jumpstyle. À travers cette œuvre, (La)Horde interroge la manière dont les réseaux façonnent le mouvement, la perception du corps, et les dynamiques collectives contemporaines. Ils transforment des gestes viraux en une chorégraphie intense, physique, politique.
I. Des danses amateurs numériques au plateau : la fabrique du jumpstyle
(La)Horde découvre le jumpstyle en ligne : une danse énergique, structurée autour de sauts, de déplacements en avant, d’impulsions violentes. Elle naît sur YouTube, se transmet entre jeunes Européens, et s’impose comme une culture gestuelle autodidacte. Le collectif repère, contacte, invite des danseurs amateurs pour créer To Da Bone, transposition scénique d’une pratique communautaire.
Le geste viral devient matière chorégraphique :
gestes répétés à l’extrême jusqu’à l’épuisement,
pulsations rythmées par une bande-son électro abrasive, alternance entre solos performatifs et ensembles synchronisés.
II. Une chorégraphie de la tension : entre solitude numérique et collectif physique
Le plateau de To Da Bone devient un champ d’énergie physique. Les danseurs alternent états d’hyperactivité, gestes violents, passages au sol, synchronisations millimétrées.
Cette structure renvoie à l’univers numérique :
les solos évoquent les vidéos auto-filmées, les ensembles rappellent la viralité, la propagation des tendances, l’uniformité des costumes et la frontalité du dispositif scénique soulignent la logique de performance.
Mais le spectacle joue sur le contraste : le corps individuel, vu en gros plan sur Internet, devient ici un corps collectif. (La)Horde transforme un espace intime en un espace politique : danser ensemble, sur scène, devient un acte de résistance à l’isolement numérique.
III. De la viralité comme esthétique à une critique sociale implicite
(La)Horde ne se contente pas de reproduire un style numérique. En codifiant, structurant et mettant en tension ces gestes, le collectif propose une lecture critique du monde digital :
les corps soumis à la visibilité permanente, l’épuisement par performance, le conformisme viral déguisé en expression individuelle.
La pièce pose alors une question : que reste-t-il du corps dans un monde saturé d’images et d’algorithmes ? En ramenant ces gestes sur scène, (La)Horde revalorise une pratique populaire, tout en révélant ses limites, ses fatigues, ses tensions invisibles.
Avec To Da Bone, (La)Horde signe une œuvre à la fois engagée, énergique et lucide. En intégrant les codes d’une culture populaire née en ligne, ils déplacent le regard du spectateur : ce qui semble simple et spectaculaire devient matière à réflexion sur la norme, la jeunesse, la viralité et la puissance du collectif. Leur danse post-Internet est une danse de la transformation : d’un geste anonyme à un geste chorégraphique, d’un jeu numérique à une critique sensible de notre monde connecté.
Une question, une réponse :
Pourquoi le cadre traditionnel du ballet fait-il du spectateur un observateur émerveillé ?
Dans cet épisode des Antisèches, Lelabodart explore le modèle traditionnel de la relation au spectateur : une relation frontale, codifiée, fondée sur la distance, l’illusion, la narration et l’admiration du corps dansant.
À travers les œuvres suivantes :
• Le Lac des cygnes — Marius Petipa / Lev Ivanov — 1895
• Giselle — Jean Coralli / Jules Perrot — 1841
• Le Parc — Angelin Preljocaj — 1994
Cet épisode montre que le spectateur traditionnel n’est pas absent ou inutile. Il observe, ressent, comprend, admire et se laisse guider par l’œuvre. Dans le ballet classique et romantique, le cadre scénique organise l’émerveillement ; dans Le Parc, la frontalité demeure, mais le regard devient plus analytique.
👉 Objectif :
Comprendre comment la scène traditionnelle construit une place d’observation, d’émotion et d’interprétation pour le spectateur.
| Médias et culture populaire | Robot! | To Da Bone | |
|---|---|---|---|
| Support principal | |||
| Code populaire repéré | |||
| Mode de diffusion associé | |||
| Type de corps donné à voir | |||
| Fonction du code populaire | |||
| Effet d’identification | |||
| Effet d’inclusion / connivence | |||
| Première tension critique | |||
| Argument central pour la partie I |
Activité 3 - Construire le corpus de connaissance de la partie 2
II — Détourner les codes pour en révéler les mécanismes aliénants
Objectif de l’activité
Construire l’argumentation de la partie II :
II — Détourner les codes pour en révéler les mécanismes aliénants
Dans cette partie, il s’agit de montrer que les chorégraphes ne se contentent pas d’utiliser les codes de la culture populaire. Ils les déplacent, les exagèrent, les saturent, les rendent absurdes ou les refusent. Le détournement devient alors un outil critique.
Cette activité reprend les supports déjà présents dans ton document : Ligne de crête de Maguy Marin, No Manifesto d’Yvonne Rainer, Carnation de Lucinda Childs et le dossier transversal Des avant-gardes au postmodern : un siècle de danse contre la performance.
1. À rendre — individuel, fin de séquence
À partir de l’analyse des œuvres étudiées, vous réaliserez une fiche de révision sur :
« Détourner les codes pour révéler les mécanismes aliénants »
Votre fiche devra répondre aux questions suivantes :
Comment une œuvre chorégraphique peut-elle détourner des gestes ordinaires, des objets ou des codes sociaux ?
Comment la répétition, la saturation ou l’absurde peuvent-ils devenir des procédés critiques ?
Comment le refus du spectaculaire peut-il s’opposer à la logique de consommation culturelle ?
Pourquoi l’objet banal peut-il révéler les normes sociales, les rôles assignés ou la marchandisation du corps ?
Quelle différence peut-on faire entre intégrer un code populaire et le détourner ?
2. Travail collectif en classe — World Café
Chaque table analyse une œuvre ou un support à partir :
d’un extrait vidéo ;
d’une image ou d’un document visuel ;
du dossier documentaire fourni ;
des axes d’analyse proposés.
Objectif : produire une fiche synthèse commune permettant de construire l’argumentation de la partie II.
Vous devrez obligatoirement mobiliser les supports suivants :
Ligne de crête — Maguy Marin — 2018
No Manifesto — Yvonne Rainer — 1965
Carnation — Lucinda Childs — 1964
Des avant-gardes au postmodern : un siècle de danse contre la performance
Axe d’analyse
Comprendre que le refus du spectaculaire est une stratégie historique de résistance artistique.
Questions de travail
Comment les avant-gardes du XXème siècle ont-elles remis en cause les règles du spectacle ?
Pourquoi Dada, le Bauhaus ou la postmodern dance refusent-ils les formes artistiques trop séduisantes ou trop commerciales ?
Comment les gestes ordinaires, les objets, le hasard ou la neutralité peuvent-ils devenir des outils de création ?
Pourquoi le refus de performer peut-il être compris comme une manière de résister au marché culturel ?
En quoi ce dossier permet-il de relier Yvonne Rainer, Lucinda Childs et Maguy Marin ?
Idée à retenir
Le refus du spectaculaire n’est pas une absence d’art. C’est une stratégie critique. Depuis les avant-gardes jusqu’à la postmodern dance, certains artistes choisissent de déconstruire la virtuosité, la narration et la séduction pour résister à la transformation du corps en produit culturel.
Table 1
Ligne de crête — Maguy Marin — 2018
Axe d’analyse
Saturer le quotidien : quand l’accumulation d’objets et de gestes ordinaires devient critique de la société de consommation.
Questions de travail
Comment le décor d’open-space évoque-t-il le monde du travail contemporain ?
Pourquoi les objets accumulés ne sont-ils pas seulement décoratifs ?
Comment les gestes de bureau, de rangement, de manipulation ou de consommation deviennent-ils absurdes ?
Comment la répétition transforme-t-elle un geste banal en mécanisme aliénant ?
Quels effets la saturation visuelle et sonore produit-elle sur le spectateur ?
En quoi Ligne de crête détourne-t-elle les codes du quotidien pour dénoncer la surconsommation ?
Idée à retenir
Dans
Ligne de crête, Maguy Marin transforme les gestes ordinaires et les objets de consommation en matière chorégraphique critique. L’accumulation, la répétition et la saturation font apparaître un monde où le corps semble absorbé par le travail, les objets et les logiques marchandes.
Table 2
No Manifesto — Yvonne Rainer — 1965
Axe d’analyse
Refuser le spectaculaire : quand dire “non” devient un geste critique contre la danse consommable.
Questions de travail
À quels codes de la danse spectaculaire Yvonne Rainer s’oppose-t-elle ?
Pourquoi le refus de la virtuosité peut-il être compris comme un refus du corps marchandisé ?
Comment le manifeste transforme-t-il le “non” en outil de création ?
Pourquoi refuser la séduction du spectateur peut-il devenir un acte politique ?
Comment ce texte permet-il de penser une danse non spectaculaire, non héroïque, non narrative ?
En quoi No Manifesto constitue-t-il une critique des biens culturels de consommation ?
Idée à retenir
Dans
No Manifesto, Yvonne Rainer refuse les codes de la danse spectaculaire : virtuosité, séduction, émotion forcée, héroïsation du danseur. Ce refus devient une stratégie critique : ne pas offrir un corps immédiatement consommable, c’est déjà résister à la logique marchande du spectacle. Le MoMA rappelle que le manifeste de Rainer date de
1965 et cite notamment son refus du spectacle et de la virtuosité.
Table 3
Carnation — Lucinda Childs — 1964
Axe d’analyse
Détourner les objets domestiques : quand l’absurde révèle les normes sociales et le corps non spectaculaire.
Questions de travail
Quels objets domestiques sont utilisés dans Carnation ?
Pourquoi ces objets deviennent-ils étranges lorsqu’ils sont déplacés de leur usage habituel ?
Comment Lucinda Childs évite-t-elle la virtuosité, le récit et l’émotion spectaculaire ?
Comment le geste devient-il absurde, neutre ou décontextualisé ?
En quoi l’utilisation d’objets associés au quotidien peut-elle interroger les rôles assignés, notamment féminins ?
Pourquoi peut-on dire que Carnation critique en douceur les logiques de consommation et de représentation du corps ?
Idée à retenir
Dans
Carnation, Lucinda Childs détourne des objets domestiques ordinaires. Le geste ne cherche pas à séduire ni à raconter une histoire : il déplace les objets, produit de l’absurde et interroge le rapport entre corps, objet, norme sociale et consommation. Le MoMA précise que
Carnation utilise notamment des objets domestiques comme passoire, éponges et bigoudis de manière absurde et comique.
Maguy Marin : Ligne de crête (2018)
Maguy Marin : pour quoi remplir un open-space jusqu’à l’asphyxie ?
Avec Ligne de crête (2018), Maguy Marin revisite sa posture d’artisan politique en interrogeant la société de consommation sous l’angle du travail et de l’accumulation matérielle. Sa chorégraphie, par son extrême formalisme et sa saturation scénique, crée un dispositif critique puissant : des danseurs enfermés dans des cabines transparentes répètent des gestes de bureau, entassent objets et nourritures, au rythme assourdissant d’une machine sonore. Ce dossier propose une analyse fine, appuyée sur des extraits commentés et les mots mêmes de la chorégraphe, afin de montrer comment le spectacle incarne la critique sociale par l’absurdité chorégraphique..
I. Un décor d’open‑space comme métaphore de la société néolibérale
Dispositif scénique : six espaces individuels en plexiglas, évoquant les “bullshit jobs” modernes et la flexibilité à outrance
Analyse : ces cabines symbolisent une vie cloisonnée, isolée et mondialisée, reflet d’un modèle de travail consumériste.
Citation : Maguy Marin affirme vouloir “bousculer les sens, mettre le public dans une situation d’inconfort” , plaçant le spectateur face à la déshumanisation ordinaire.
II. Accumulation d’objets et gestuelle répétitive comme dénonciation du désir insatiable
Accroissement progressif du bordel : du stylo personnel à des packs de Coca‑Cola et jouets, le plateau se couvre d’objets inutiles
Gestes absurdes : gestes mécaniques, regards vides, résignation des interprètes, accompagnés par un bruit étouffant de photocopieuse, amplifié en live
Motivation : Maguy Marin s’appuie sur la pensée de Frédéric Lordon (“ Où en est le désir des gens ?”), pour pointer la boulimie consumériste, l’obsolescence planifiée.
III. Saturation sensorielle comme dispositif critique
Répétition sonore et visuelle : rythme inlassable, lumières clignotantes, progression mélodique vers l’asphyxie.
Effet sur le spectateur : malaise, fatigue, prise de conscience de la vacuité de l’accumulation matérielle répétée
Impact : Rosita Boisseau souligne que Ligne de crête, « satire dansée de la société de consommation », vise à « faire vaciller »
Par un dispositif scénique radical, une gestuelle vide retournée en protestation, et un usage rythmé de la saturation sonore et visuelle, Ligne de crête incarne la critique chorégraphique de la surconsommation. Maguy Marin plonge le spectateur dans un espace de réflexion sensible : la répétition absurde devient langage. Ce dossier dévoile comment une forme chorégraphique minimaliste peut se faire lumineuse dans sa violence critique et son urgence politique.
Yvonne Rainer : No Manifesto (1965)
Yvonne Rainer : comment refuser sans s’effacer ?
En 1965, la chorégraphe américaine Yvonne Rainer publie le No Manifesto, texte radical composé de douze refus adressés aux conventions du spectacle et à la danse académique. Héritière du mouvement minimaliste, proche du Judson Dance Theater, Rainer propose une posture inédite : celle d’une danse désenchantée, dénuée d’effets, où le refus devient moteur de création. Ce manifeste, qui reste aujourd’hui un texte fondamental de la postmodern dance, interroge la possibilité d’une critique sans grandiloquence, d’une création qui s’émancipe de la consommation culturelle.
I. Une réponse à la saturation spectaculaire de la danse moderne
Le No Manifesto s’inscrit dans un contexte artistique où la virtuosité, le lyrisme et la théâtralité dominent encore la scène chorégraphique.
Yvonne Rainer rejette frontalement ces conventions : « No to spectacle. No to virtuosity. No to transformations and magic and make-believe… »
À travers ces refus, elle défend une danse du réel, désacralisée, qui s’affranchit de toute volonté de séduire ou d’émouvoir.
→ Ce rejet est une critique du « produit culturel » formaté, du corps comme marchandise spectaculaire. Rainer cherche une voie d’émancipation par le dépouillement.
II. Une danse conceptuelle, non narrative, non émotionnelle
Le manifeste se prolonge dans ses créations, notamment Trio A (1966), où le corps évolue sans mise en scène, sans regard au public, sans accentuation.
L’interprète n’incarne pas un personnage, ne raconte rien, ne cherche pas la prouesse.
La chorégraphie est composée de mouvements quotidiens, de transitions fluides, sans hiérarchie ni climax.
→ Rainer invente une danse du banal, de la neutralité. Ce geste radical déconstruit la logique de performance et affirme que l’absence de spectaculaire est en soi un acte de résistance.
III. Une posture critique toujours actuelle : du refus au pouvoir d’agir
Le No Manifesto n’est pas une fin en soi, mais une matrice de création. Chaque “non” ouvre une possibilité d’invention.
Par ce refus des normes établies, Rainer légitime une danse accessible, libre, ouverte à toutes les formes et à tous les corps.
Aujourd’hui, ce texte résonne avec les pratiques de nombreux artistes contemporains qui interrogent le marché de l’art, la marchandisation des corps et la spectacularisation du geste.
→ Rainer propose une alternative puissante à la logique consumériste : faire de la simplicité un espace de résistance, et du retrait un geste politique.
Le No Manifesto d’Yvonne Rainer reste l’un des textes fondateurs de la postmodern dance. En refusant le spectaculaire, elle ne se contente pas de déconstruire la forme : elle redéfinit ce que peut être une danse critique, sobre, conceptuelle. Par ce geste, Rainer inscrit le corps dans un autre régime de visibilité : non plus objet de consommation, mais sujet en mouvement, porteur d’un possible.
Lucinda Childs : Carnation (1964)
Lucinda Childs : que peut un corps non spectaculaire dans un monde d’objets ?
Créé en 1964, Carnation est l’une des premières performances solo de Lucinda Childs, figure centrale du Judson Dance Theater. Armée d’objets domestiques banals (bigoudis, essoreuse à salade, cintres), elle construit une œuvre à la fois ironique, minimale et radicale. Cette pièce emblématique s’inscrit dans une volonté commune à la postmodern dance new-yorkaise : s’éloigner de la virtuosité, du récit et de l’émotion pour redonner au mouvement sa nudité originelle. Carnation se révèle être un contre-modèle face aux logiques de consommation et de spectacularisation du corps dans la culture dominante.
I. Le geste quotidien au centre : une esthétique anti-spectaculaire
Childs s’assoit sur une chaise, manipule lentement des objets domestiques, les fixe sur sa tête ou son visage, dans une logique de non-sens visuel.
Les objets ne sont pas “joués” : pas d’imitation, pas de narration. Ils deviennent des sculptures absurdes, inutilisables.
L’espace est nu, le costume simple, le visage neutre : tout ce qui pourrait séduire, divertir, faire “œuvre” est évacué.
→ Ce refus du spectaculaire constitue une critique implicite de la logique marchande du corps comme objet esthétique ou performatif.
II. Le Judson Dance Theater : un laboratoire contre-culturel
Fondé au début des années 1960 à New York, le Judson Dance Theater regroupe des danseurs, plasticiens et musiciens qui rejettent les conventions académiques.
Leurs principes : refus de la narration, importance de l’aléatoire, valorisation du geste ordinaire, abolition de la hiérarchie entre art majeur et mineur.
Carnation illustre parfaitement cette posture : la pièce détourne des objets de consommation pour en révéler l’absurdité, en dehors de tout contexte spectaculaire.
→ En opposition aux “biens culturels de consommation”, ces artistes cherchent une autonomie du geste, déconnectée des logiques de rentabilité ou de visibilité.
III. Un détournement ironique et féministe
Childs joue avec des objets associés à la sphère féminine (soin, coiffure, propreté), qu’elle neutralise par leur usage absurde : les bigoudis deviennent une coiffe rigide, l’essoreuse une cage.
Elle ne dénonce pas frontalement, mais utilise le décalage gestuel pour susciter une distance critique, voire comique.
Le corps devient surface d’expérimentation, non lieu de représentation séduisante.
→ Cette œuvre propose un regard féminin qui déconstruit les injonctions à la beauté, à l’utilité, à la performance du corps. Le tout, dans un silence éloquent.
Avec Carnation, Lucinda Childs signe un acte radicalement postmoderne, où le corps, privé de narration et de virtuosité, devient espace de réflexion sur les objets, les rôles et les normes. En détournant des objets de la consommation quotidienne, elle inscrit sa pratique dans une démarche critique proche de celles de Maguy Marin ou Yvonne Rainer : refuser la spectacularisation pour mieux interroger les mécanismes invisibles de la société de consommation.
Des avant-gardes au postmodern : un siècle de danse contre la performance
De Dada à Rainer : et si refuser de performer était déjà danser ?
Depuis le début du XXe siècle, des artistes issus des avant-gardes ont mis en question les règles du spectacle, les hiérarchies artistiques et les logiques de consommation. Ce mouvement critique traverse Dada, le Bauhaus, la danse expérimentale californienne et aboutit dans les années 1960 à la postmodern dance, notamment avec Yvonne Rainer. Ce dossier propose une traversée de ces ruptures esthétiques pour comprendre comment refuser de performer, d’éblouir, de séduire, peut devenir un acte artistique majeur.
I. Le rejet du spectaculaire dans les avant-gardes historiques
Dada (1916–1920) : performances absurdes au Cabaret Voltaire, refus de la logique bourgeoise de l’art, parodies de récital et de ballet (Hugo Ball, Sophie Taeuber-Arp).
Le Bauhaus (1920–1930) : Oskar Schlemmer et son Triadisches Ballett utilisent formes géométriques, masques et costumes pour désincarner la danse – opposition à l’émotion et au pathos.
Ces expériences cherchent à désacraliser l’art, le rendre fonctionnel, collectif, ou le saboter de l’intérieur.
→ Ces artistes refusent le spectacle bourgeois pour ouvrir des espaces d’invention, hors des logiques marchandes.
II. Les années 1950–60 : rupture américaine et fondation d’un nouveau paradigme
Anna Halprin (Californie) : création en plein air, danse sans musique, gestes quotidiens, publics non avertis – une réinvention du rituel.
John Cage et Merce Cunningham : séparation musique/danse, aléatoire, absence de récit. Cage: “Le son est libre ; la danse aussi.”
Ces pratiques influencent les chorégraphes du Judson Dance Theater (New York, 1962) : Yvonne Rainer, Steve Paxton, Trisha Brown, Lucinda Childs…
→ On passe du rejet symbolique au refus méthodique : ces artistes déconstruisent chaque paramètre de la danse (forme, temps, espace, virtuosité).
III. Le refus comme stratégie critique contre la logique des biens culturels
Le refus du spectaculaire devient une forme de résistance à la marchandisation : pas de stars, pas d’exploit, pas de narration.
Ce courant se méfie du succès comme d’une compromission avec le système capitaliste.
Rainer l’exprime dans son No Manifesto : chaque “non” est une barrière à la séduction commerciale.
→ Ce geste s’oppose à la logique du produit culturel consommable. Il propose un espace vide, silencieux, parfois aride – mais profondément politique.
Depuis un siècle, le refus du spectaculaire traverse les grandes révolutions artistiques. De Dada à Rainer, en passant par Halprin et Schlemmer, ce courant réinvente sans cesse la place du spectateur, le statut de l’œuvre, et la valeur du geste. Refuser de performer n’est pas un retrait, mais une forme active de résistance : une autre manière de faire de la danse, de l’art, de la critique.
Une question, une réponse :
Comment les chorégraphes rendent-ils le spectateur acteur de ce qu’il regarde ?
Dans cet épisode des Antisèches, Lelabodart montre comment certains chorégraphes déplacent le spectateur hors de sa place habituelle. Il ne reçoit plus seulement une œuvre : il construit son regard, redéfinit ses repères, partage l’espace ou participe à l’événement.
À travers les œuvres suivantes :
• Events — Merce Cunningham — à partir de 1964
• Man Walking Down the Side of a Building — Trisha Brown — 1970
• Planetary Dance — Anna Halprin — partition 1981
• Parades & Changes, replays — Anna Halprin / Anne Collod — 1965 / 2008
Cet épisode montre que le spectateur peut devenir acteur de son regard, de sa perception ou même de l’expérience chorégraphique. La participation n’est pas la seule forme d’activité : choisir, relier, interpréter et accepter de ne pas tout voir rendent aussi le spectateur actif.
👉 Objectif :
Comprendre comment les chorégraphes déplacent le spectateur vers des formes d’autonomie, de participation ou d’interprétation active.
| Ligne de crête | No Manifesto | Carnation | Dossier avant-gardes / postmodern | |
|---|---|---|---|---|
| Artiste / date | ||||
| Codes visés | ||||
| Procédés de détournement ou de rupture | ||||
| Rapport aux objets | ||||
| Rapport au spectaculaire | ||||
| Effet sur le corps | ||||
| Effet produit sur le spectateur | ||||
| Critique formulée | ||||
| Argument central pour la partie II |
Activité 4 - Construire le corpus de connaissance de la partie 3
III — La danse contemporaine entre critique et récupération dans le système culturel marchand
Objectif de l’activité
Construire l’argumentation de la partie III :
III — La danse contemporaine entre critique et récupération dans le système culturel marchand
Dans cette partie, il s’agit de comprendre une tension essentielle : une œuvre chorégraphique peut critiquer la société de consommation, mais elle circule elle-même dans des circuits culturels, institutionnels, médiatiques et économiques.
Une danse critique peut être programmée, valorisée, captée, copiée, diffusée, labellisée, vendue ou transformée en référence culturelle. Le problème n’est donc plus seulement de savoir ce que l’œuvre critique, mais aussi ce que le système culturel fait de cette œuvre critique.
L’activité reprend les supports déjà présents dans le document : Umwelt de Maguy Marin, la question du plagiat et de l’appropriation autour de Yoann Bourgeois / Beyoncé / Rosas, le Festival d’Avignon comme marché de diffusion, et Loïe Fuller comme cas fondateur de la propriété artistique en danse.
Vous devrez obligatoirement mobiliser les supports suivants :
Umwelt — Maguy Marin — 2004
La Danse serpentine — Loïe Fuller — 1892 / brevets et dispositifs scéniques à partir de 1893
Plagiat, appropriation et création : Yoann Bourgeois / Beyoncé / Rosas
Le marché de la danse : Festival d’Avignon et circuits de diffusion
1. À rendre — individuel, fin de séquence
À partir de l’analyse des œuvres et enjeux étudiés, vous réaliserez une fiche de révision sur :
« La danse critique face aux circuits de consommation culturelle : récupération, diffusion, droit d’auteur et marché »
Votre fiche devra répondre aux questions suivantes :
Comment une œuvre peut-elle critiquer la société de consommation tout en étant diffusée par des institutions culturelles ?
Comment une œuvre radicale peut-elle devenir une référence reconnue, programmée et parfois neutralisée ?
Pourquoi la diffusion massive pose-t-elle des questions de droit d’auteur, de copie et d’appropriation ?
Peut-on protéger un geste chorégraphique ?
Qui décide de la valeur d’une œuvre dans les circuits de diffusion : artistes, programmateurs, institutions, médias, public ?
Une danse peut-elle rester critique lorsqu’elle devient un bien culturel reconnu, vendu ou consommé ?
2. Travail collectif en classe — World Café
Chaque table analyse une œuvre à partir :
d’un extrait vidéo ;
d’une image ou d’un document iconographique ;
du dossier documentaire fourni ;
des axes d’analyse proposés.
Objectif : produire une fiche synthèse commune permettant de construire l’argumentation de la partie III.
Table 1
Umwelt — Maguy Marin — 2004
Axe d’analyse
Critiquer un monde saturé : quand une œuvre radicale devient elle-même une référence institutionnelle.
Questions de travail
Comment le dispositif de Umwelt évoque-t-il un monde saturé, répétitif et normé ?
Pourquoi les gestes quotidiens semblent-ils mécaniques, anonymes et interchangeables ?
Comment la scénographie peut-elle faire penser à une vitrine, un écran ou un espace d’exposition du corps ?
Quelle critique de la société contemporaine l’œuvre propose-t-elle ?
Pourquoi le succès institutionnel d’une œuvre aussi critique peut-il produire un paradoxe ?
Une œuvre peut-elle rester subversive lorsqu’elle devient une référence majeure de la danse contemporaine ?
Idée à retenir
Dans Umwelt, Maguy Marin critique un monde saturé d’images, de gestes répétitifs et d’apparences. Mais le succès de l’œuvre pose une question essentielle : lorsqu’une pièce critique devient un classique institutionnel, son pouvoir de dérangement est-il renforcé ou neutralisé ?
La Compagnie Maguy Marin confirme que Umwelt est créé en 2004 au Toboggan de Décines.
Table 2
La Danse serpentine — Loïe Fuller — 1892
Axe d’analyse
Protéger une invention chorégraphique : quand la danse devient un objet copiable, brevetable et commercialisable.
Questions de travail
Pourquoi la Danse serpentine de Loïe Fuller attire-t-elle rapidement des imitateurs ?
Qu’est-ce qui fait l’originalité de son invention : le geste, le costume, la lumière, le dispositif technique ?
Pourquoi Fuller cherche-t-elle à protéger ses costumes, ses mécanismes et ses effets scéniques ?
Peut-on posséder une danse ou seulement protéger les dispositifs qui la rendent possible ?
En quoi ce cas historique annonce-t-il les débats contemporains sur le droit d’auteur en danse ?
Comment cette œuvre montre-t-elle que la danse peut devenir un bien culturel reproductible ?
Idée à retenir
Loïe Fuller montre très tôt que la danse peut être copiée, reproduite et exploitée. Son combat pour protéger ses dispositifs scéniques révèle une tension fondatrice : la danse est un art vivant et éphémère, mais elle peut devenir une invention technique, visuelle et commerciale. Dance Reflections rappelle que Fuller a été rapidement imitée et qu’elle a tenté de faire reconnaître ses inventions, notamment par des démarches juridiques et des dépôts liés à ses dispositifs.
Table 3
Plagiat, appropriation et création : Yoann Bourgeois / Beyoncé / Rosas
Axe d’analyse
Quand la forme circule : distinguer inspiration, citation, reprise, hommage et appropriation.
Questions de travail
Où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation abusive ?
Pourquoi la danse est-elle difficile à protéger juridiquement ?
Qu’est-ce qui peut être copié dans une œuvre chorégraphique : un geste, une phrase, une scénographie, une idée, un dispositif ?
Comment une forme chorégraphique peut-elle devenir un “format” reconnaissable et réutilisable ?
Pourquoi la reprise non créditée d’un geste ou d’un dispositif peut-elle poser un problème éthique ?
Comment la célébrité, les médias et la puissance économique transforment-ils les rapports entre œuvres sources et œuvres reprises ?
Idée à retenir
Les controverses autour du plagiat ou de l’appropriation montrent que la danse circule dans un monde où les images et les gestes se copient rapidement. Le dossier du cours met en tension les cas de Yoann Bourgeois et de Beyoncé / Rosas pour interroger la protection du geste, la reconnaissance des sources et la transformation d’une forme chorégraphique en bien culturel réutilisable.
Dans le cas Beyoncé / Anne Teresa De Keersmaeker, la controverse autour du clip Countdown a porté sur des ressemblances avec Rosas danst Rosas et Achterland ; Beyoncé a ensuite reconnu que le travail de De Keersmaeker faisait partie de ses inspirations.
Table 4
Le Festival d’Avignon et les circuits de diffusion
Axe d’analyse
Le marché de la danse : quand la programmation construit la valeur culturelle.
Questions de travail
Pourquoi le Festival d’Avignon peut-il être considéré comme un lieu de visibilité artistique mais aussi comme un marché ?
Quel rôle jouent les programmateurs dans la construction de la valeur d’une œuvre ?
Comment les artistes doivent-ils rendre leur œuvre visible : dossier, affiche, bande-annonce, argumentaire, extraits vidéo ?
Quels critères peuvent favoriser une œuvre : lisibilité, durée, coût technique, facilité de tournée, reconnaissance médiatique ?
Une œuvre radicale peut-elle être contrainte de devenir plus lisible pour circuler ?
Le marché culturel permet-il la diffusion des œuvres critiques ou risque-t-il de les neutraliser ?
Idée à retenir
Le Festival d’Avignon illustre la tension entre création et marché. Il permet aux œuvres d’être vues, programmées et diffusées, mais il impose aussi des logiques de visibilité, de sélection et de concurrence. Les chiffres récents du Off confirment l’ampleur de ce marché : Artcena indique qu’en 2025 le Festival Off a rassemblé 1 731 spectacles, 139 théâtres et 1 405 compagnies.
Umwelt de Maguy Marin
Maguy Marin : Umwelt ou comment exposer l’humain comme marchandise ?
Créée en 2004, Umwelt de Maguy Marin est devenue une œuvre emblématique de la danse contemporaine européenne. Pièce radicale dans sa forme comme dans son propos, elle offre une critique acerbe de la société contemporaine, en particulier de l’omniprésence des images, de la répétition des gestes sociaux et de la perte d’individualité dans un monde dominé par les logiques marchandes. Dans le cadre de notre réflexion sur les tensions entre critique artistique et intégration dans les circuits culturels, cette œuvre soulève une question essentielle : comment une pièce aussi critique peut-elle devenir à son tour un produit culturel reconnu, valorisé, diffusé ?
I. Une critique du monde saturé et normé
Dans Umwelt, Maguy Marin construit une allégorie puissante d’un monde où les gestes de la vie quotidienne se répètent mécaniquement, dans un espace scénique saturé, bruyant, fermé. Le titre même, emprunté à l’allemand, désigne l’“environnement”, non pas au sens écologique, mais comme cadre de vie construit et conditionné. Les danseurs entrent et sortent d’un mur de panneaux transparents, comme s’ils surgissaient d’un monde parallèle. À chaque passage, ils rejouent des séquences de gestes apparemment banals – se coiffer, s’habiller, porter un sac – mais sans logique, sans progression, jusqu’à saturation. Ce dispositif crée une impression d’enfermement, d’automatisme, où le corps n’est plus qu’un objet manipulé par des codes extérieurs. Ce n’est plus un individu libre, mais une silhouette répétitive, interchangeable.
Le son amplifié du plateau – bruits de pas, frottements, manipulations d’objets – accentue l’effet d’asphyxie. L’environnement sonore, comme le visuel, est saturé, dense, écrasant. Marin expose ainsi une vision critique du monde contemporain : celui d’une société où l’individu est absorbé dans un système d’apparence, de fonction, de circulation permanente. Les vitrines en plexiglas évoquent tout autant des écrans, des interfaces numériques que des vitrines de magasins. L’humain devient produit, échantillon, image fugitive.
II. Un dispositif scénique au service d’un propos radical
Le dispositif scénographique de la pièce est au cœur de son efficacité critique. La structure frontale, répétitive, modulaire, ne laisse aucune échappatoire. Elle impose au spectateur une vision brute, sans transition ni pause, où le temps lui-même devient matière de contrainte. Cette composition en boucle fait écho à la logique de la production de masse et de la consommation infinie. Le corps est fragmenté, privé de finalité dramatique ou émotionnelle. Il ne raconte rien, il ne progresse pas : il revient toujours, dans des gestes vides de sens apparent.
Ce choix de répétition vide, à la manière des stratégies minimalistes ou postmodernes, vise à déranger le spectateur, à lui imposer une expérience sensorielle intense. On n’assiste pas à une histoire ; on est confronté à un flux. Cela inscrit Umwelt dans une esthétique de la saturation critique, où la perte de repères devient révélatrice de la condition humaine contemporaine.
III. Une œuvre critique devenue institutionnelle
Or, cette pièce profondément subversive a connu un succès considérable. Elle a été programmée dans de nombreux festivals internationaux, dans les plus grandes institutions culturelles, et figure régulièrement au répertoire des œuvres emblématiques de la danse contemporaine. Ce succès interroge : comment une œuvre qui dénonce si frontalement la logique de consommation et d’aliénation peut-elle être autant diffusée, enseignée, labellisée ? La reconnaissance institutionnelle ne vient-elle pas neutraliser, en partie, son propos ?
Ce paradoxe n’est pas nouveau : bien des artistes critiques se sont vus intégrés au système qu’ils remettaient en question. Dans le cas de Umwelt, on peut considérer que son intégration dans les circuits de diffusion participe à une forme de récupération, où l’image d’une œuvre radicale est absorbée comme une marque de qualité culturelle, sans toujours engager une réelle remise en cause des logiques qu’elle dénonce.
Umwelt de Maguy Marin constitue une pièce majeure pour penser les rapports entre création chorégraphique, critique sociale et consommation culturelle. Par la puissance de son dispositif et la clarté de son message, elle dévoile les mécanismes d’aliénation à l’œuvre dans notre quotidien saturé d’images. Mais sa diffusion massive, sa reconnaissance institutionnelle, posent la question de la possible récupération de l’art critique. Peut-on rester subversif tout en étant programmé dans les grands festivals ? Ce dilemme fait de Umwelt un outil précieux pour nourrir une réflexion sur la place de l’artiste et de son œuvre dans les circuits culturels marchands.
Plagiat, appropriation et création : de Yoann Bourgeois à Beyoncé
Plagiat ou hommage : qui peut revendiquer un geste chorégraphique ?
Le plagiat en danse et en arts du spectacle n’est pas rare, mais toujours délicat. Il met en tension la frontière entre travail collectif, appropriation créative, et usage abusif non déclaré. Deux exemples récents illustrent cette problématique : La Mécanique de l’Histoire de Yoann Bourgeois, accusé de reprendre des dispositifs de cirque sans citer leurs auteurs, et les pleurs juridiques entre Rosas (Anne Teresa De Keersmaeker) et Beyoncé, qui a utilisé des images quasi identiques à celles de Rosas danst Rosas dans son clip pour «Countdown». Ces cas questionnent la notion d’originalité, la protection du geste, l’éthique artistique et la neutralisation potentielle des formes dans le marché culturel.
I. Yoann Bourgeois : plagiat contre inspiration
En 2021, une vidéo comparative a mis en lumière des similitudes importantes entre certaines scènes de La Mécanique de l’Histoire et des dispositifs signés Chloé Moglia, Mélissa Van Vépy ou Arnaud Dematteo. Les dispositifs partagés — trampoline, oscillations d’objets, ascensions et descentes liées à la physique — sont visuellement identiques, sans mention ni accord officiel. Bourgeois a nié le plagiat pur, arguant d’un travail d’atelier collectif ; en revanche, la polémique a pesé lourd sur sa réputation. Les procédures sont bloquées : la prescription légale en spectacle vivant étant de cinq ans, aucun recours juridique n’est possible. Cette affaire expose les limites du droit d’auteur et l’impasse qui se crée quand plusieurs artistes revendiquent la même forme structurelle. Il reste que dans la logique marchande — innovation, image, reconnaissance institutionnelle — la controverse affaiblit autant la légitimité de la forme que l’idée que la chorégraphie est un art strictement personnel.
II. Rosas vs Beyoncé : reproduction et pouvoir culturel
En 2012, Beyoncé dévoile Countdown, un clip remarquablement similaire à la pièce Rosas danst Rosas d’Anne Teresa De Keersmaeker. Beyoncé reprend plans, rythmes, géométrie, costumes fluo identiques : aucune mention n’est faite. Rosas décide alors de lancer une action juridique pour contrefaçon visuelle. Le collectif signe aussi le Fabulous Rosas Project : une campagne publique célébrant et revendiquant l’héritage de leur pièce, tout en dénonçant l’appropriation non déclarée par une star mondiale. Cette démarche marque un mouvement stratégique : transformer le vol en visibilité internationale et en force revendicative. Le geste plagiaire est ainsi retourné en répons du droit d’auteur collectif et d’une action de reconnaissance publique.
III. Enjeux et dynamiques : entre protection, reconnaissance et récupération
Les deux cas illustrent une tension fondamentale : comment protéger la singularité du geste chorégraphique, surtout dans un environnement qui valorise le partage immédiat, les productions médiatiques et la viralité ?
La loi française reconnaît la chorégraphie comme œuvre de l’esprit, mais impose des conditions restrictives pour la protéger. Les éditeurs et les artistes sont souvent démunis, sans outils compréhensibles ni recours post cinq ans. Les exemples Bourgeois et Beyoncé montrent que le système, institutionnellement prêt à valoriser l’esthétique spectaculairement populaire, peut encourager une norme de valorisation visuelle au détriment de l’attribution ou de la reconnaissance de l’auteur. Le risque est que la forme chorégraphique elle-même devienne un bien culturel consommable, vidé de sa dimension créative, remplacée par un format assignable, répétable, vendable.
Ces affaires mettent en lumière la fragilité artistique et juridique des chorégraphies, fragmentées entre inspirations, héritages et copies abusives. Elles invitent les élèves à s’interroger : qu’est-ce qui fait le geste de l’artiste ? Quelle place pour l’héritage collectif, accrédité ou non ? Et comment la création peut-elle être protégée, valorisée, sans tomber dans l’appropriation marchande ? En cours, ces pistes nourriront sans doute un argument solide dans une dissertation sur la danse et la consommation : face aux circuits culturels dominants, tout geste critique peut devenir un bien — mais reste qu’il faut distinguer œuvre engagée et forme simplement runnable.
Loïe Fuller et la Danse Serpentine : la propriété artistique au cœur de la modernité
Loïe Fuller : pourquoi protéger une danse contre ses imitateurs ?
À la fin du XIXᵉ siècle, Loïe Fuller révolutionne la scène parisienne avec sa Danse Serpentine. Enroulant ses vastes voiles de soie illuminés par des jeux de lumière, elle crée un spectacle abstrait, sans narration, dont la beauté visuelle devient légendaire. Mais cette invention spectaculaire attire rapidement des imitateurs, des Folies-Bergère aux Wiener Werkstätte. Pour protéger son invention, Fuller dépose plusieurs brevets à Paris pour ses costumes, mécanismes d’effet de lumière et dispositifs scéniques. Ce geste pionnier soulève une question cruciale : à l’aube du spectacle moderne, peut-on posséder une danse ? Ce dossier montre comment Fuller a choisi la France pour inventer une propriété intellectuelle appliquée à la danse et comment son initiative éclaire la réflexion actuelle sur l’art face à la reproduction et à la marchandisation.
I. Pourquoi la France ?
Arrivée à Paris en 1892, Fuller découvre que sa propre invention — la Serpentine — est déjà imitée sur scène aux Folies-Bergère. Elle décide pourtant de rester, attirée par un milieu artistique ouvert au progrès technologique et innovant, et surtout par un système juridique plus favorable à la protection de dispositifs techniques. En 1893, elle dépose quatre brevets au Bureau de la propriété industrielle, y compris un brevet spécifique pour son costume aérien et un mécanisme d’éclairage conçu pour créer des effets spectaculaires sans autres interprètes. Ce choix n’est pas anecdotique : en France, la brevetabilité ne se limite pas à l’invention industrielle mais peut s’étendre à des dispositifs scéniques, y compris ceux liés à la lumière et au costume. Fuller installe son théâtre-musée à l’Exposition Universelle de 1900, consolidant son statut d’artiste-entrepreneuse.
II. Le geste breveté comme acte artistique et économique
En protégeant ses dispositifs, Fuller revendique non seulement une propriété matérielle mais une légitimité artistique. Elle ne cherche pas seulement à empêcher les imitateurs, mais à imposer sa vision esthétisante — lumière, mouvement et abstraction — comme œuvre originale. Pourtant, dans sa tentative de faire reconnaître une danse chorégraphique comme telle, elle se heurte au système juridique américain qui refuse de considérer la Serpentine comme un « composition dramatique ». La décision de justice affirme que la danse reste du ressort du domaine public, sauf à prouver une narration ou un personnage clair. Fuller échoue juridiquement, mais son action en Europe jette une pierre fondatrice pour une appropriation protéiforme : costume, lumière, mécanisme.
III. Paradoxes et héritages
L’attitude de Fuller contient une tension : elle crée un art moderne, libre, abstrait, mais cherche à contrôler sa dissémination, son « usage ». Pour la première fois, un·e chorégraphe agit en tant que détenteur·rice de propriété industrielle liée à la danse. Cela redéfinit le geste artistique : ce n’est plus seulement une performance éphémère, c’est une invention protégeable. Pourtant, le dispositif ne ralentit pas la prolifération de la forme : dès l’aube du cinéma, Edison, Méliès et leurs pairs multiplient les captations — souvent réalisées par d’autres artistes — et la Serpentine devient un objet iconique, plus facilement copiable que protégeable.
Loïe Fuller, en protégeant ses costumes et dispositifs, invente une forme de propriété intellectuelle appliquée à la danse, anticipant les enjeux de la modernité artistique. Elle pose un jalon historique : la danse n’est pas seulement abstraction ; elle peut aussi être brevetée, possédée, commercialisée. Son geste interroge directement notre thématique : la danse peut-elle échapper à la logique de consommation ? Fuller répond par l’affirmative, mais en s’assurant d’en contrôler les conditions de reproduction. Cet épisode éclaire puissamment les défis contemporains du droit d’auteur, de la diffusion et de la marchandisation du geste chorégraphique. Les élèves y trouveront un exemple fondant pour penser les tensions entre création, propriété et consommation dans le débat sur la danse aujourd’hui.
Le «marché de la danse»
Le Festival d’Avignon : vitrine artistique ou supermarché culturel ?
Le Festival d’Avignon, événement phare du spectacle vivant en Europe, est devenu au fil des décennies bien plus qu’un lieu de création. Il est aujourd’hui un point de passage stratégique dans les logiques de diffusion artistique. En particulier, le “off” — section non officielle, immense et foisonnante — est perçu comme un espace de prospection, où les programmateurs viennent « faire leur marché », selon l’expression consacrée. Ce dossier interroge la transformation du festival en marché culturel, et les effets de cette évolution sur la diffusion des œuvres critiques.
I. Un marché à ciel ouvert
Chaque été, plus de 1 500 spectacles sont proposés dans le cadre du Festival d’Avignon Off. Face à cette surabondance, environ 1 900 professionnels accrédités — directeurs de lieux, festivals, médiathèques — explorent les programmations dans l’objectif de repérer des œuvres à reprogrammer dans leur saison. Selon un programmateur cité dans un reportage, « Avignon est vraiment un marché déterminant : parmi les 1 500 spectacles à l’affiche, je vais pouvoir composer la moitié de mon prochain festival ».
Cette dynamique transforme le lieu artistique en espace de sélection commerciale, où les œuvres sont évaluées selon des critères souvent non artistiques : durée raisonnable, facilité technique, lisibilité du propos, retombées médiatiques. Un autre programmateur explique ainsi sa stratégie : « Je suis fidèle, je vais voir 15 spectacles par jour », montrant que la quantité et l’efficacité de la visite prévalent parfois sur la profondeur de réception de l’œuvre.
Le créateur devient alors aussi vendeur : visuels accrocheurs, flyers, argumentaires, bande-annonce... autant d’éléments qui participent à la visibilité d’une pièce, mais peuvent contraindre la liberté de création.
II. Des programmateurs prescripteurs
Dans cette configuration, les programmateurs acquièrent un pouvoir prescripteur déterminant. Ce qu’ils choisissent de retenir façonne en partie la saison à venir dans les théâtres, les festivals, les centres culturels. Dès lors, la programmation devient un acte de filtre culturel. Cela produit une tension forte pour les artistes : créer selon une logique propre, radicale, critique... ou anticiper ce qui « pourrait marcher », ce qui sera achetable.
L’artiste peut ainsi être tenté d’adoucir son propos, de rendre son œuvre plus “lisible” ou “grand public” pour ne pas manquer l’occasion d’être programmé. Cela interroge la possibilité d’un art résistant dans un écosystème de marché.
III. L’ambivalence d’Avignon
Le Festival n’est pas à diaboliser pour autant : il permet une visibilité considérable à des œuvres exigeantes. Des créations puissantes comme celles de Maguy Marin ou d’Aurélien Bory y ont trouvé un premier écho. Mais le cadre global impose ses règles : celle de la séduction immédiate, de la rentabilité technique, et d’une certaine forme de conformité esthétique.
L’artiste engagé peut s’y retrouver capté, labellisé, et paradoxalement vidé de sa radicalité. Comme le résume un observateur du festival, « à force de vouloir plaire à tous les publics, certaines propositions finissent par ne plus déranger personne ».
Le Festival d’Avignon illustre une tension fondatrice de notre sujet : entre espace de création et lieu de marché. Il permet aux œuvres critiques d’exister, mais conditionne leur diffusion à une logique marchande. Cette ambivalence questionne profondément la place de la danse dans les circuits culturels contemporains : peut-elle rester une force critique tout en devenant un bien de consommation institutionnalisé ?
Une question, une réponse :
Pourquoi certains chorégraphes choisissent-ils de confronter le spectateur plutôt que de le satisfaire ?
Dans cet épisode des Antisèches, Lelabodart explore la relation critique entre chorégraphe et spectateur. Certains artistes ne cherchent plus à plaire, mais à provoquer un choc, une frustration, une prise de conscience ou une responsabilité.
À travers les œuvres suivantes :
• Le Sacre du printemps — Vaslav Nijinski / Igor Stravinsky — 1913
• Umwelt — Maguy Marin — 2004
• 3S — Sidi Larbi Cherkaoui — 2020
Cet épisode montre que le spectateur peut être dérangé, frustré ou responsabilisé. Dans Le Sacre du printemps, il est confronté à une modernité brutale ; dans Umwelt, à une œuvre qui refuse le “produit artistique” attendu ; dans 3S, aux blessures politiques, écologiques et humaines du monde contemporain.
👉 Objectif :
Comprendre que certains chorégraphes confrontent le spectateur pour l’obliger à reconstruire son regard, ses attentes et sa responsabilité.
| Umwelt | Loïe Fuller | Plagiat / appropriation | Festival d’Avignon | |
|---|---|---|---|---|
| Artiste / référence / date | ||||
| Problème central | ||||
| Critique formulée | ||||
| Dispositif ou exemple étudié | ||||
| Rapport à la diffusion | ||||
| Rapport au marché | ||||
| Tension ou paradoxe | ||||
| Notion clé | ||||
| Argument central pour la partie III | ||||
| Argument central pour la partie III |
Activité 5 - Dissertation
«Répondre au sujet»
Sujet : Comment certains chorégraphes intègrent-ils et détournent-ils les codes de la culture populaire pour en révéler les mécanismes de consommation ?
A rendre (Individuel - fin de séquence): Dissertation
| Introduction | Mon contenu |
|---|---|
| Accroche | |
| Définition mot clef 1 + Question | |
| Définition mot clef 2 + Question | |
| Définition mot clef 3 + Question | |
| Questionnement | |
| Problématique | |
| Plan |
| Partie 1 | Ce que je vais démontrer dans cette partie : |
|---|---|
| Argument 1 (oeuvre au programme) | |
| Argument 2 (oeuvre hors programme) | |
| Argument pratique | |
| Conclusion de partie | |
| Transition |
| Partie 2 | Ce que je vais démontrer dans cette partie : |
|---|---|
| Argument 1 (oeuvre au programme) | |
| Argument 2 (oeuvre hors programme) | |
| Argument pratique | |
| Conclusion de partie | |
| Transition |
| Partie 3 | Ce que je vais démontrer dans cette partie : |
|---|---|
| Argument 1 (oeuvre au programme) | |
| Argument 2 (oeuvre hors programme) | |
| Argument pratique | |
| Conclusion de partie | |
| Transition |
| Conclusion | Mon contenu |
|---|---|
| Retour sur la problématique | |
| Synthése | |
| Ouverture |
Activité 6 - Evaluation formative
Co évaluation
Sujet : Comment certains chorégraphes intègrent-ils et détournent-ils les codes de la culture populaire pour en révéler les mécanismes de consommation ?
A partir de la grille d’évaluation des épreuves écrites du baccalauréat, corriger, noter et commenter les copies de vos camarades.






